Iouri
de
Pia Petersen
© Actes Sud 2009
ISBN 978-2-7427-8035-8
du même auteur
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Une fenêtre au hasard Actes Sud 2005
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à Ian Ollivier
IL DOIT Y ALLER. Sa décision a été prise, pas question de revenir dessus, il sortira et fera comme il l'a décidé, exactement comme il l'a décidé. Tout est prêt sur la table, prêt à l'emploi. Il se baisse et met ses nouvelles chaussures de sport. Il les a choisies foncées pour ne pas se faire remarquer. Il se redresse et prend son blouson sur la chaise et ramasse ses gants sur la table et l'écharpe et le bonnet et il s'habille puis il reste immobile un long moment, il est prêt à partir mais il hésite. Bientôt il ne pourra plus revenir en arrière et reprendre sa vie comme avant. Il sera quelqu'un d'autre. Il ne pourra plus redevenir celui qu'il était avant ce soir. Impossible. Pourtant il n'est pas trop tard, il peut encore reculer et rester chez lui. Il entrebaîlle la porte et reste sur le seuil. Il hésite encore. Pourquoi est-ce toujours si difficile de trancher ? On a le droit de changer d'avis, c'est ce qu'il se dit. Il ne veut plus y aller mais remonter chez lui et se recoucher et pourtant il faut y aller, il sait qu'il ira jusqu'au bout, c'est comme un engagement ou un projet et sa décision a été prise depuis un bout de temps, il n'a plus à choisir, il faut juste foncer mais il ne le veut pas. Jamais il ne s'était imaginé arriver à un truc pareil. Ce n'est pas le destin qu'il s'était imaginé mais c'est ainsi et il doit faire avec. Il fait nuit. Il y a eu du vent toute la journée et des nuages et parfois quelques gouttes et il y a toujours un peu de vent. Il ouvre la porte et se glisse dehors.
Elle n'aurait pas dû partir aussi tard, sans vérifier si elle avait de l'argent pour un taxi, elle aurait dû rester et dormir sur place mais ce n'est pas ce qu'elle a fait et maintenant elle doit rentrer à pied. Il fait si noir. Elle avance, tendant l'oreille. Etre dans la rue la nuit l'angoisse. Elle entend au loin la circulation et ça aurait pu être rassurant mais c'est vraiment au loin et elle ne se sent pas rassurée, du tout. Elle entend des pas, quelqu'un qui la suit et elle se retourne pour voir, elle examine chaque recoin mais elle ne voit personne et pourtant il y a quelqu'un, elle a entendu ses pas. Elle ne se trompe pas. Elle se remet à marcher. Elle se dit qu'elle exagère, qu'elle est hystérique mais elle a peur, tellement et n'importe qui à sa place aurait peur et en fin de compte elle n'est pas hystérique. Elle allonge le pas. Si la personne derrière elle se cache, c'est qu'il y a une raison. Elle a trop chaud sous son manteau mais elle ne veut pas s'arrêter pour l'enlever. Il y a du vent et une légère brume. Une atmosphère inquiétante. A la radio ce matin ils avaient dit que la température allait baisser d'au moins six degrés et qu'il allait faire bien plus froid. Pourquoi n'y a-t-il personne dans la rue ? Elle tourne à gauche. Des SDF doivent dormir dans le coin, ils dorment bien quelque part mais elle n'en voit pas alors ça ne l'aide pas, la belle affaire. Elle se dit qu'elle devrait se retourner et dire à la personne derrière elle de la laisser tranquille, ne me suivez pas, lâchez-moi mais elle n'ose pas et marche plus vite. Heureusement que les rues sont éclairées. Elle regarde les façades des immeubles, elles sont noires ou sombres. En général les gens dorment à cette heure-ci, surtout le lundi. Elle entend encore des pas, juste derrière elle, pas de doute, il y a quelqu'un. Elle se penche en avant et accélère. Elle ne veut pas montrer qu'elle a peur mais c'est plus fort qu'elle, rien au monde ne pourrait l'arrêter, rien au monde et elle se met à courir, elle court à petites foulées serrant son sac contre elle et la chaleur sous son manteau est étouffante. Une voiture arrive en face et elle ralentit. Un court instant elle est illuminée par les phares et le chauffeur doit sûrement voir qu'elle a peur et que c'est sérieux et il va s'arrêter, c'est ce qu'elle se dit en levant un bras pour lui faire signe mais la voiture ne s'arrête pas et bientôt elle ne l'entend plus. Il n'y a plus que le silence et des pas derrière elle. Elle tourne à gauche puis une rue plus loin, à droite. Ses cheveux sont plaqués par la sueur et il est toujours derrière elle. Ce doit être un homme. Elle l'entend et elle entend son cœur battre très fort, à en faire mal puis elle a un point de côté. Elle n'est pas habituée à courir et elle n'arrive plus à respiser mais elle court quand même et elle l'entend derrière, distinctement. Il souffle lourdement. Elle se dit qu'elle pourrait crier. Aidez-moi. S'il vous plaît.
Elle n'en peut plus. Elle doit respirer, retrouver son souffle, elle doit s'arrêter, il faut qu'elle s'arrête et qu'elle se retourne pour lui dire de la laisser tranquille.
Elle s'arrête. Elle veut dire quelque chose mais sa respiration est saccadée et elle ne trouve pas sa voix. Elle tousse. Ne me tuez pas, voilà ce qu'elle voudrait crier pour que les gens se réveillent mais elle ne dit rien, elle ne sait pas ce qu'il veut et ce serait le provoquer. Elle se remet à courir. peut-être qu'il veut juste parler. Faire connaissance. Peut-être qu'il va simplement dans la même direction qu'elle. A bout de souffle elle ralentit puis elle s'arrête à nouveau. La sueur lui coule dans le dos et sa nuque est mouillée, elle regarde autour d'elle pour se repérer mais son sang lui bat dans les oreilles et son cœur est tout serré et elle a trop peur pour discerner quoi que ce soit. Elle se secoue et se force à marcher, lentement. Lui aussi. Il est juste derrière elle, elle l'entend respirer, il est tout près, juste derrière elle, tout près. Elle dit je ne veux pas mourir et des larmes coulent sur son visage, elle dit sans se retourner ne me tuez pas et elle se fige. Elle n'arrive plus à faire le moindre pas. Elle sent des mains sur ses épaules. Il a mit ses mains sur ses épaules, ses mains sont lourdes et la tiennent à la base du cou. Elle pense qu'il serait facile de la tuer. Il dit quelque chose. Un murmure. Faut pas avoir peur. Sa voix est rauque. Il murmure mais elle l'entend distinctement. On entend toujours les choses importantes. Il dit qu'il ne faut pas avoir peur et elle sent son corps contre le sien, la chaleur qu'il dégage et son odeur aussi et elle voudrait vomir et sa bouche lui touche presque l'oreille. Faut pas avoir peur. C'est rien. Elle demande pourquoi ? Pourquoi ? On peut parler, lui propose-t-elle et les larmes coulent sur son visage et elle se dit qu'elle doit avoir une traînée noire de maquillage sur les joues. Il ne répond pas mais ses mains ne desserent pas leur étreinte. Un bout de temps il ne dit rien puis il déplace une main et enserre son coup avec l'autre et elle l'entend fouiller dans sa poche et elle sent son autre main puis elle a une écharpe autour du cou. L'homme la tient contre lui comme s'il l'enlaçait pour de bon et il y a de la brume, ils ont dit à la radio qu'il faisait trop chaud pour la saison mais que la température allait baisser et l'écharpe est serrée autour de son cou et elle sait qu'elle va mourir. Elle se débat pour respirer, elle lève les bras et met ses mains sous l'écharpe pour la desserrer et il la laisse faire. Puis il lui parle, il dit que c'est trop long à expliquer et elle répète trop long ? Il y a une raison. Ce n'est pas gratuit. Une raison ? répète-t-elle, parler lui fait mal à la gorge et elle essaie de bouger ses mains mais il la tient fermement. Il y a toujours une raison. Sa voix est rauque. Une raison qui justifie tout. Il faut me faire confiance. Elle est trempée de sueur et d'angoisse. Elle lui dit je ne veux pas mourir et elle lui dit encore s'il vous plaît, ne me tuez pas, je ferai n'importe quoi, on peut parler, tiens, allez quelque part mais ne me tuez pas, je ne veux pas mourir, s'il vous plaît, je veux vivre encore un peu. Il murmure tout près de son oreille. Il ne faut pas avoir peur. Elle sent ses bras sur ses épaules et elle a mal à la gorge, elle a du mal à respirer et elle essaie encore de soulever l'écharpe avec ses mains mais il la lui faut lâcher et il serre davantage l'écharpe autour de son cou.................................
2. Christophe Prat Le 28/07/2009 à 06:35