Requiem à Saint-Eloi
de
Philippe MASSELOT
© Editions L'écailler 2009
BP 100 50 La Plaine 13244 Marseille Cedex 01
ISBN : 978-2-35299-042-0
du même auteur :
Septentrion Blues ( Nord Patrimoine ) 2003 ( réédition Les Editions du Riffle ) 2006
La Polka de Saint-Pierre ( Septentrion Noir ) 2004 ( réédition les Editions du Riffle ) 2006
Talmas Tango ( Les Editions du Riffle ) 2006
" Baraka Frite " ( nouvelle in Le Nord de la Frite Factory Editions ) 2006
" Contraintes par corps " ( nouvelle in Délicieux Beffrois Geai Bleu Editions ) 2007
" Votre fils ne sait rien ? Que vous êtes heureux, il ne citera pas ! " Ninon de Lenclos
1.
Les deux paupières se rapprochèrent, signe d'une attention accrue. Le regard suivit la courbure de la lame, apprécia les pigments de l'acier, sombre et luisant. La main s'avança, céda au besoin sensuel d'effleurer le métal. Il ne restait aucune trace du sang qui l'avait nourrie quelques heures auparavant. L'arme du rituel allait maintenant retrouver le repos. L'homme ouvrit un coffret en bois pour y déposer la lame courbe et dentée à côté du poignard qu'il contenait déjà. Leurs missions se complétaient. Il n'était pas incongru de les rassembler dans le sommeil.
Il déposa le précieux écrin sur le banc de pierre, et répéta les termes de son engagement. Lui seul avait autorité pour ouvrir cet étui. Il ne le ferait que s'il y avait danger, pour Lui, pour Le préserver de toute souillure, de toute profanation. Si le cas se présentait, alors il lui faudrait frapper, sans pitié ni colère, avec la seule volonté d'empêcher le sacrilège. La mort pour les profanateurs. C'était la loi.
Il lui tardait déjà de repasser à l'action, d'ôter des vies à cette existence impie. Il allait redoubler de vigilance, écouter, scruter, observer. Tôt ou tard, une des créatures d'ici-bas commettrait l'offense.
Parce que je suis l'ultime rempart. Celui qui veille.
2.
- Bertrand, tu nous remets deux demis ?
- Et deux pour les Ro-Ro...
Roland et Roger observèrent un temps de silence, signe du respect qu'ils témoignaient au savoir-faire du Bertrand: verre incliné dans la main droite, la gauche positionnant exactement le levier de la pompe à bière aux trois quarts de sa course, le summum de son efficacité selon Bertrand, fort de l'expérience de deux décennies dans la fonction de patron de bistrot. Le col de mousse était parfait.
- Les Ro-Ro, au vestiaire, les Ro-Ro..
- Ta gueule René, sauf ton respect...
Le René, installé à l'autre extrémité du bar, ploya les genoux dans un simulacre de révérence. Cela faisait quinze ans qu'il ponctuait de cette manière chaque commande de bière des Ro-Ro. Ça commençait à bien faire. Tout ça parce que lors du jubilé qui mettait un terme à la brillante carrière de footballeur de Roland Pérard et Roger Descarpentries, licenciés depuis toujours au Saint-Eloi Football Star, quatrième division, les deux Ro-Ro en question avaient tellement anticipé la déshydratation qu'ils menèrent une attaque mémorable et marquèrent contre leur camp. Match amical, certes, mais contre Aubigny-en-Artois, rival en coupe de France, c'est tout dire de l'importance de l'enjeu. De là l'origine du slogan repris en chœur par les cent soixante-cinq spectateurs payants du stade municipal.
- Les Ro-Ro, au vestiaire, les Ro-Ro...
Les deux verres tintèrent :
- Á nos succès.
Bertrand leur glissa un regard complice en même temps qu'une soucoupe de cacahuètes :
- Toujours dans vos combines ?
Roland eut une moue énergique qui signifiait: silence! Le café ne comptait que quatre occupants, et René n'était déjà plus en état de comprendre quoi que ce soit. Il n'était pourtant que 16 heures. Mais on ne sait jamais.
Les deux Ro-Ro finirent leur demi, rictus aux lèvres, bien plantés devant Bertrand qui rechargeait ses frigos. Cet après-midi d'avril était chaud. Les premiers vrais rayons de soleil depuis très longtemps. C'était un signe.
Les phares de la vieille Uno balayèrent les plaques de ciment d'un mur d'enceinte. Roland immobilisa sa Titine dans les herbes qui gagnaient sur l'asphalte de la petite route, serra le frein à main et les derniers hoquets du moteur laissèrent place au silence de la nuit. Il faisait encore doux, la lune dans son premier quart laissait deviner qu'il n'y avait pas grand-chose à voir.
Roland et Roger savaient ce qu'ils devaient faire. Ils avaient répété leur expédition des dizaines de fois, ces trois derniers mois. Depuis l'incendie des entrepôts.
Le sac à dos et la pelle pour Roger. La corde et la pioche pour Roland. Les casques de chantier équipés de leur lampe frontale.
Inutile de faire le mur. La clôture ne protégeait plus qu'un tas de ruines, et le portail métallique était ouvert.
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