Les anges sauvages
de
Michel EMBARECK
© Pascal Galodé éditeurs, 2009
18, rue de Toulouse 35400 Saint-Malo
www.pascalgalodeediteurs.com
ISBN : 978-2-35593-049-2
du même auteur :
Sur la ligne blanche ( Autrement, 1985 )
2 - 1 = 0 ( Lieu commun, 1989 )
Une rue à ma fenêtre ( Balland, 1991 )
Cochon pendu ( Flammarion, 1994 )
Cloaca Maxima ( L'Archipel, 1999 )
La Mort fait mal ( Série Noire - Gallimard, 2000 Prix Marcel Grancher )
Le rosaire de la douleur ( Série Noire - Gallimard, 2001 )
Accusé, couchez-vous ! ( Série Noire - Gallimard, 2002 )
Nouvelles mêlées ( avec Eric Halphen - Gallimard NRF, 2003 )
Rubens ( L'écailler du sud, 2004 )
Le Futon de Malte ( Suite Noire, 2007 )
Michel Poueyou, un casseur en Jaguar ( Le Cherche-Midi, 2007 )
Le Temps des citrons ( Folio, 2007 )
Aujourd'hui, je n'ai pas le cœur de faire le procès de ceux qui changent et qui renient leur jeunesse. Il y en a trop. Dans le combat perdu d'avance contre le temps, chacun se débrouille comme il peut. Roger Grenier.
Aux Gardiens du temple,
Luc, Dominique, Laurent et tous les autres.
Un soir, au Wild Angel
Au ralenti, une main abaisse le levier de la pompe tandis que l'autre maintient la pinte vide à soixante degrés du bec. Le jet écumant tourbillonne en remous charbonneux puis, tels les flots s'ouvrant devant Moïse, s'accomplit l'épatant miracle. Mousse et liquide se désaccouplent au long d'un serpentin gazeux, chacun sa place, un tiers pâle, deux tiers sombres.
Franck Wagner, journaliste à La Dépêche, admire la performance du barman. Les verres arriveront sur la table au terme du cérémonial, raclette, second tirage, indispensable à la perfection du dosage. De l'index, il effleurera alors la couronne crémeuse, prélude à l'amertume reviens-y de la bière.
La Guinness, synthèse chimique du boire et du manger, ne se tire pas du fût. Elle s'élabore à l'air libre tel un philtre insolite servi chambré. Á se demander pourquoi personne n'asongé à en faire la ration de survie universelle des armées. Ou l'antidote absolue aux famines. La vision fugitive de gros-porteurs parachutant leur cargaison au-dessus des réfugiés hagards fait sourire bêtement le journaliste assis face à la porte du pub.
- T'as fumé un V2 en Suisse ? s'étonne Luigi, médecin généraliste, à qui un penchant pour le Bourbon, Rebel Yell exclusivement, a valu autrefois le surnom de Doc Holliday, désormais abrégé en Doc.
- Non, je pensais à un truc...
- Une gonzesse ? pressent Clément.
- Une vieille affiche : des toucans qui portent des pintes sur le bec.
- Ouais, j'men souviens, approuve le toubib. Dans une brocante, j'ai aperçu un plateau publicitaire comme ça.
- Donc t'écoutais pas l'histoire du Doc ?
- Quelle Histoire ? s'étonne Franck.
- La rencontre de Gene Vincent et de Jim Morrison au Rock'n'roll Circus, à Paris, en juin 1971.
- Hein ?
Rare sont les consommateurs, même les piliers du Wild Angel, à savoir que cet authentique pub irlandais, situé sur une place en longueur derrière la gare, appartient aux trois hommes. D'ailleurs, rien ne l'indique hormis la table, toujours la même, réservée chaque mercredi soir. En clients anonymes, ils passent commande à tour de rôle au comptoir, payent, ramassent la monnaie et échangent avec le barman des propos sans conséquence. Seul indication, pour initiés uniqement, la musique. Une bande son pour le moins originale, reflet de goûts éclectiques mêmés aux tocades chroniques de ces propriétaires par raccroc, membres de la section locale des Gardiens du temple. Las de subir l'inflation galopante des rythmes planteurs de clous, rap, techno, électrofunk, dans les bars toc du vieux quartier à touristes, d'endurer l'humeur dédaigneuse d'étudiants improvisés serveurs, d'ingurgiter des demis juste bons à se laver les pieds et d'y croiser parfois les yeux au ciel de leurs propres enfants - tout ça au tarif Téhéran by night -, les deux autres s'étaient ralliés à la suggestion du Doc. Acheter un rade. Un rade conforme à l'idée de chacun sur la question. Bien sûr, leur culture musicale reposait sur une connaissance ethnologique des comptoirs puisque d'Austin à Bath, d'Amsterdam à Barcelone, leurs vacances, fussent-elles familiales, supposaient une fréquentation très accessoire des musées. Eux qui avaient éclos à la vie, celle des filles, des premières cuites et du carnet de notes trafiqué avec les Doors, Led Zeppelin, Cream, James Brown ou les Stones de Beggars Banquet, ne rataient jamais une occasion de reconstituer le puzzle protéiforme d'une galaxie culturelle globalement apparentée au rock'n'roll. La musique leur avait servi de passerelle vers la littérature, le cinéma, l'histoire ou la photographie. Boucle sans fin, quête culturelle dont les profanes à la notion de Gardiens du temple ne parvenaient à saisir l'intérêt. Il en fallait effectivement un grain pour debattre de l'influence allemande sur l'architecture de New Braunfels, Texas, après avoir découvert une polka country d'un obscur combo d'Austin ! Ou vouer un culte à Robert Mitchum, au prétexte que Ballad of Thunder Road, le seul et unique morceau écrit par l'acteur, hymne à la gloire des trafiquants d'alcools, constituait la version chantée des romans d'Erskine Caldwell. La racine de la musique nourrissait, parfois sans véritable logique, des branches culturelles situées à mille lieues d'un refrain.
Rien d'étonnant à ce qu'une poignée d'amours éternelles et presque autant d'épouses légitimes les aient oubliés dès la fixation de l'indemnité compensatoire par une juge aux affaires familiales aussi boute-en-train qu'un expert comptable. Certaines avaient dépisté chez eux une hypertophie du syndrome de Peter Pan après avoir pris pour argent comptant les élucubrations de bourlemouthérapeutes dans la presse féminine. Cette tradition des mercredis soirs entre garçons n'en constituait-elle pas la preuve flagrante ? La première femme du Doc avait posé la question dans le courrier des lectices de Marie-Claire. Et vu ses suspicions confirmées noir sur blanc. Sous prétexte que le rock serait une musique d'adolescents, ils avaient été priés de grandir, d'écouter du jazz, pourquoi pas d'apprécier le Requiem de Zarmo. Aucune ne se souciait de savoir si oui ou non Gene Vincent et le chanteur des Doors s'étaient effectivement croisés au Rock'n'roll Circus trente-cinq ans plus tôt. Énigme passionnante pour tout Gardien du temple.
- Là, on est dans l'Histoire, insiste Clément, désormais négociateur immobilier après avoir tâté de multiples professions libérales, dont les horaires laissent le loisir de mieux connaître le petit personnel féminin.
- L'Histoire à la hache, ouais, comme dans La Mort et la belle vie de Richard Hugo ! Très mauvais polar soit dit en passant...
- T'es con, Franck. Doc le tient d'un client, un type qui était D-J de la boîte de l'époque.
- Pas un client, un patient ! On a discuté parce qu'en sourdine , dans le cabinet, j'écoutais Amy Winehouse...
-... beuark, de la viande pâle en daube, du sous-Randy Crawford synthétique.
- Oh, Clément, t'as toujours eu des goûts de chiottes en matière de soul. Si l'on ne t'avait pas fait lire Pelecanos, t'écouterais encore Lady Marmelade ! Donc, de fil en aiguille, le type ma parle du Rock'n'roll Circus à Paris. Pour moi, c'était un bouge à minets, et il me balance ça, comment plusieurs soirs de suite, Morrison et Gene se sont poivrés devant lui.
Il n'en faut guère plus pour redonner quelques tours à la pendule et des couleurs à la recette, déjà inconfortable, puisque l'établissement en bravant l'interdiction d'y fumer, attire, par bouche à oreille, les irreductibles du savoir-vivre devant un verre. Le frisson du clandé compense, dans la conscience du trio, leur appartenance à la souvent peu libertaire corporation des limonadiers.
À coup sûr, ils feront la fermeture, peut-être prolongée d'un godet derrière les volets protégeant les vitraux de la devanture. Celle-ci, autant que le comptoir et les banquettes, provient d'un défunt pub de Cork autrefois tenu par le manager de Rory Gallagher, rencontré par Clément lors des fêtes interceltiques de Lorient. Longtemps, ils avaient songé à un bar à l'américaine, quelque chose comme le Old Kent de Page, jusqu'à ce que Franck soupçonne ce genre de bastringues d'attirer des dentistes gras du bide déguisés en motards Harley. Pas question de rincer des caves susceptibles de bramer Born To Be Wild au sortir d'un conseil d'administration, des caves qui croyaient Pretty Woman écrit par Van Halen et jouaient à Easy Rider chaque année lors de la fête de la choucroute.
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