Ciel de cendres Maud TABACHNIK

CIEL DE CENDRES

de

Maud TABACHNIK

www.maudtabachnik.com


© Éditions Albin Michel,  2008

www.albin-michel.fr

ISBN 978-2-226-18380-4


du même auteur et chez le même éditeur

Brouillard d'Ecosse, jeunesse

Le cinquième jour

Mauvais frère

Douze heures pour mourir

J'ai regardé le diable en face

Le chien qui riait




1


   Je viens juste d'avoir vingt-trois ans, et aujourd'hui Adrï me confie mon premier contrat. Depuis trois ans, je travaille pour lui comme homme à tout faire.

   Je suis entré dans sa bande grâce à son oncle Milo, un ami de mon père, avec lequel il a servi tout jeune dans les Jeunes Gardes de l'armée nationale ukrénienne de l'ataman Petlioura.

   Je suis né en 1960, un accident, a dit ma mère qui à l'époque avait quarante-deux ans et déjà deux filles. Mais mon père considérait la naissance d'un fils comme une bénédiction, si je peux employer ce mot dans un foyer sans Dieu.

   Très tôt, il m'a pris sous sa protection. Pendant que ma mère éduquait ses filles, il m'apprenait ce qui, pour lui,  était nécessaire à un vrai patriote ukrainien.

   Dès que j'ai eu l'âge de comprendre il m'a raconté l'histoire tragique de notre pays, une succession de luttes pour notre indépendance et notre identité, et son propre engagement dans ces luttes.

   Plus tard, nous eûmes de vives discussions sur cet engagement qui, au fil des événements, prit des aspects que j'estimais contradictoires. Mais pour mon père ses différents combats n'avaient eu d'autre but que de servir au mieux les intérêts de son pays.

   À seize ans, à l'âge où lui-même s'était engagé avec Simon Petlioura dans la guerre contre les Polonais et les bolchéviques, il me fit entrer à l'École des cadets de la police. Mais l'année suivante j'ai eu un grave problème avec un supérieur.

   Je haïssais ce caporal qui passait son temps à nous tenir de longs discours sur notre grande sœur soviétique mais ne perdait pas une occasion de nous mettre la main aux fesses. Un jour d'inspection des uniformes, sous prétexte de vérifier ma vareuse, il me caressa les tétons. Hors de moi, je lui balance une gifle qui l'envoie sur le cul. Mon père, grâce à sa position et bien qu'il ait quitté le service actif, m'évite l'internement dans un centre disciplinaire. Néanmoins, il vit douloureusement mon renvoi du prytanée.

   Pour me soustraire à l'ambiance lénifiante de ma mère et de mes sœurs, pourtant actives dans le Parti, il m'emmena une dizaine de jours en vacances dans un petit port près de Berdiansk, sur la mer d'Azov.

   Un de ces anciens collègues de la police y construisait une sorte d'auberge où, pour un prix modique et moyennant une participation aux travaux entrepris afin d'agrandir sa maison, nous étions logés et nourris.

   C'était moi qui maniais la truelle et les parpaings, mon père étant trop âgé pour ce genre de travaux, pendant que son ami, Boris, se chargeait de la charpente, et que mon père assis sur un ancien fût de charrue, une chopine de vin blanc à portée de la main, nous racontait complaisamment sa vie édifiante de patriote et les souffrances endurées par le peuple ukrainien.

   Perché sur son échelle et alors que je m'évertuais à « tirer » sans plaisir la chape de béton sur laquelle on poserait plus tard le plancher, Boris s'amusait à le contrer. Il devait prendre sa revanche sur les années où il fut le secrétaire docile de mon père.

   Ainsi, quand celui-ci entreprit de raconter avec une fureur intacte l'assassinat de Petlioura en 1926 à Paris par le juif Schwarzbard, il y mit un bémol en rappelant que Petlioura avait été en son temps un foutu assassin. Remarque qui entraîna entre eux deux une polémique qui faillit entraîner illoco notre départ.

   - Tu te souviens de ce qui s'est passé, réattaqua Boris le lendemain au déjeuner alors que nous dégustions un râgout de bœuf au paprika, spécialité de notre hôte, après ce qu'ils ont appelé l'effort d'industrialisation volontariste censé transformer notre pays, essentiellement agricole, en pays industriel ?

   - Qui ? demandai-je Et que s'est-il passé ?

   - Qui ? Les communistes de l'époque ! Tiens, demande à ton père ce qui s'est passé !

   - Quoi, quoi ? réagit mon père. De quoi tu parles ?

   - De quoi je parle ? Tu te souviens pas quand, entre 1932 et 1933, les cadres du Parti, pour briser les résistances paysannes hostiles à la collectivisation forcée, organisèrent une famine qui tua des millions de paysans ?

   J'étais, je dois le dire, totalement stupéfait du tour que prenait la conversation. Jamais je n'avais eu jusqu'ici entendu ce genre de critiques sur le Parti. Mon père entrait en fureur quand on lui rapportait les propos scandaleux des Occidentaux sur l'URSS et les Républiques soviétiques. Alors, qu'un de ces anciens subordonnés parle de la sorte de nos alliés, de ceux qui avaient sauvé notre pays de la misère et plus tard des nazis, le laissa un moment sans voix. Il me regarda et jeta sur Boris un coup d'œil indigné comme s'il avait sorti devant moi une grossièreté inimaginable.

   - De la propagande ! cria mon père en tapnnt du poing sur la table. De la pure propagande dans le genre de celle de Goebbels aux nazis ! Les chiffres ont été gonflés pour diaboliser le Parti au moment où il se battait pour abolir le droit de propriété des grands propriétaires fonciers. Tu ne vas pas me dire que tu crois à cette fable de la famine organisée ! Toi, un homme du Parti !

   J'étais trop jeune pour mettre en doute les récits de mon père, et la contestation ne faisait pas partie de notre éducation. Boris m'apparaissait comme un dangereux contre-révolutionnaire et je ne comprenais pas pourquoi nous étions venus ici. Certainement que mon père pensait la même chose car nous repartîmes le soir même.

   Quand je lui demandai, à la fin de sa vie, pourquoi il était devenu et resté communiste, vu ce que nous savions sur eux, il me répondit que parfois pour survivre on est obligé de s'allier avec le diable. Et quel diable, avais-je pensé, qui obligeait les gens, pour survivre, à manger jusqu'aux cornes des vaches et même à s'entre-dévorer selon ce qui se murmurait.

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Commentaire (1)

1. Leconte Le 12/07/2009 à 07:42

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Un roman d'une froideur implacable. Je crois que ce roman m'a bien séduit, il est vrai que j'avais adoré les précédents de Maud Tabachnick.

Le style (y compris les découpages des paragraphes) en fait une véritable perle, qui traduit (ou bien illustre) parfaitement les émotions.

Dans cette sélection, mes deux favoris sont sans le moindre doute

Ciel de cendres et les héros sont fatiguants
(pour remarque, "les héros sont fatiguants" est tout à l'opposé de ciel de cendre, c'est fantaisiste, décalé, bourré de clin d'oeils au cinéma et à la littérature).
Le fait d'avoir des ouvrages aussi divers dans une sélection ne rend pas les choses faciles pour voter.
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Dernière mise à jour de cette page le 11/05/2009