La nuit par les racines
de
Jean PELLE
© éditions L'écailler du sud. 2009
BP 100 50 La Plaine - 13244 Marseille cedex 01
ISBN : 978-2-35299-044-4
Une aube rosée au fumet de brai de calfatage baigne le Vieux-Port remué d'une brise d'ouest iodée, sonorisée par les cris des gabians au-dessus du sillage des chalutiers de retour de pêche. Un léger clapotis heurte le quai, les feux clignotants passent au tricolore, la ville va émerger de sa courte léthargie automobile. Depuis longtemps, le beau sommeil de bébé vit dans la mémoire collective. Pour une majorité, le matin suit un long voyage au cœur des ténèbres peuplées de l'angoisse du lendemain, pour certains, minoritaires, cela ressemble à la fin d'un rêve trop court cocktailisé de musique et d'alcools ingurgités au bout de la nuit. Pour moi, Matthias, après une nuit de boulot, un coma de deux heures, ce petit matin intolérable à 9h30, apparaît tel un retour en enfer dans une heure bâtarde loin après le petit déjeuner des salariès pointeurs, juste après la grasse matinée dominicale des couples heureux, mais bien avant le déjeuner. Du pied j'ai poussé la chemise, le pantalon, les chaussettes pour glisser sur le slip et tomber à genoux devant mes mocassins. Aie ma cheville droite et la migraine ! Un pas de plus je percutais la porte entrebaîllée de l'armoire à linge. D'un effort surhumain je me traîne dans la salle de bains dont le miroir a l'habitude de refléter ma silencieuse promesse de ne plus boire un verre. D'un geste répété une nouvelle aspirine vitaminée plonge pétiller dans le verre à dent. Quelle nuit ! Pas celle du réveillon ni d'un quelconque anniversaire mais environ la six millième d'un professionnel de la planète nocturne. La routine, à la seule différence que ce matin maudit je vais accompagner mon ami Walter, ou ce qu'il en reste, au crématoire du cimetière. On l'a retrouvé avant-hier, carbonisé dans son bureau d'enquêteur privé. Grâce aux relations de son père l'avant pré-retraité commissaire de la P.A.F. Raoul PePecca, on lui a évité le passage obligatoire à l'autopsie réglementaire. 1,85m réduit en momie noire au crâne explosé par du gros calibre. On l'a reconnu grâce à sa gourmette fondue sur un reste de membre supérieur, un morceau de ses lunettes d'écaille soudé sur l'emplacement de deux supposées orbites. Pour la circonstance il pourrait pleuvoir afin de jouer le Bogart impassible de "la comtesse aux pieds nus" en Burberry trempé. Non, en ce vendredi 13 mai, la mémoire politique et sentimentale, une douceur printanière caresse mes joues tondues de frais comme mon crâne fortement dégarni. je sais que mourir mon tour arrivera, mais je n'y crois pas. Inutile de prendre la voiture garée pour une fois sur un emplacement gratuit. Un coup de téléphone, cinq minutes après un taxi jaune à la New Yorkaise klaxonne devant la porte de l'immeuble carrément post-Haussmannien pas du tout Pouillon 1950 mais franchement pseudo croisette cannoise. Le concierge, narquois, me salue étonné de l'heure matinale inhabituelle de ma sortie en sombre costar croisé. Lunettes de vue dans la poche, lunettes de soleil sur le nez, me voici embarqué dans le taxi en direction du plus grand espace vert de la ville, le cimetière Saint Pierre minéral et arboré, soigné par les équipes de voirie et cajolé par les bénévoles aux souvenirs lancinants. La musique de bon goût du chauffeur m'inonde du piano et de la voix de Les Mac Cann, "With this hands" de 1968 avec Leroy Vinegar à la contrebasse. Quelle coïncidence de réentendre Mac Cann aujourd'hui. Après son passage au club et un repas du soir aux pieds paquets à la Marseillaise en compagnie de Walter, il avait composé en souvenir un groovy " Feets and Packs ". Serge Mercier, photographe de presse piqué au jazz a fixé ce passage historique du plus lourd pianiste de jazz contemporain : 135 kg et sumotori. Devant les grilles de l'entrée pricipale, entre les voitures et les marchandes de fleurs, une trentaine de personnes papote par petits groupes. Un convoi mortuaire s'engouffre dans l'allée principale, le taxi prend la queue afin de m'accompagner en haut de la colline pour une courte ballade entre des magnolias alignés devant une multitude de jardinets fleuris plantés contre des demeures enterrées, dont le seul toit plat gravé au nom des occupants apparaît derrière une entrée murée.
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