Zumbi Jean-Paul DELFINO

ZUMBI

Jean-Paul DELFINO


© Buchet/Chastel,

un département de Meta-Éditions, 2009

7, rue des Canettes,  75006  Paris

ISBN : 978-2-283-02397-6


du même auteur :

L'Ile aux Femmes   Métailié Noir - 1999

Tu touches pas à Marseille   Métailié Noir - 2000

La Faction   Atout Editions - 2000

De l'eau dans le grisou   Métailié Noir - 2001

Chair de Lune    Métailié grand format - 2001 et Métailié Poche - 2008

Embrouilles au Vélodrome    Métailié Noir - 2002

Droit aux brutes   ADCAN - Vivendi Diffusion - 2002

Corcovado    Métailié Hors collection - 2005

Dans l'ombre du Condor   Métailié Hors collection - 2006

Samba triste   Métailié Hors collection - 2007


Jean-Paul DELFINO a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs, il est, aussi, l'auteur de plusieurs documents sur le Brésil et de nombreux romans jeunesse.




À mon père


Avertissement


Dans cet ouvrage, contrairement à l'usage que l'on en fait en France, le terme de Nègre remplace celui de Noir. Au Brésil, Négro possède une valeur de négritude, une revendication des racines africaines qui, avec les indiennes et les européennes, ont bâti et bâtissent toujours le Brésil. Noir, ou preto, ce n'est qu'une couleur.


Prologue


   Soudain, le paradis dans lequel Semba avait toujours vécu vola en éclats. Tout se passa par une douce matinée de printemps, alors qu'il se dirigeait vers un point d'eau dans l'espoir de débusquer une antilope. Le carquois de cuir solidement arrimé dans le dos, son arc à la main,  ses pieds faisant voler un léger nuage de poussière à chaque pas, il sentait sur son corps le soleil d'Afrique l'envelopper des ses rayons. Un moment, il s'était arrêté et avait souri de bonheur. À ses pieds, moutonneuse et parfumée, la savane africaine roulait dans un flot immobile son immensité végétale, son espace qui courait, lui avait-on assuré, jusqu'à ce fleuve gigantesque que les griots nomment océan et qui borde la fin du monde. Avant de reprendre sa marche, Semba avait prié et expliqué tout haut avec une grande douceur à l'antilope qu'il tuerait, qu'il ne le ferait que parce que cela lui était indispensable de le faire. Après s'être recueilli, il lui demanda pardon et, satisfait, il se remit en route.

   Ce fut à cet instant-là, exactement à  cet instant, qu'il entendit dans son dos les premiers hurlements de terreur monter de son village. En quelques secondes, ce furent tous les membres de sa tribu qui se mirent à crier dans une rafale de coups de tonnerre que semblait décocher un ciel pourtant vierge de tout nuage. Lorsqu'il fit volte-face, il comprit. Dans un désordre indescriptible, les femmes, les hommes, les enfants et jusqu'aux vieillards, tous s'étaient mis à courir, les bras levés au ciel, le visage déformé par l'angoisse et l'incompréhension, les yeux extatiques cherchant un lieu pour se proteger des démons qui venaient de surgir et les prenaient en chasse. Ceux-ci, le visage et le corps blanchis de peintures guerrières, certains bondissant à pied, d'autres caracolant sur des chevaux écumants, lançaient sur leurs proies de longs filets qui les enveloppaient et les jetaient à terre, entravés, prisonniers, vaincus.

   Alors, Semba sentit dans ses veines son sang d'Ovimbundu se mettre à brûler. Saisi d'une colère qu'il n'avait jamais éprouvée auparavant et qui emplissait la totalité de son être, il se mit à courir droit devant lui, cherchant à l'aveuglette une flèche dans son carquois. Dès qu'il la trouva, il banda son arc de toutes ses forces et  mit en joue l'un de ces guerriers qui s'en prenait à une femme en pleurs, son enfant accroché contre son sein. Pourtant, le jeune homme n'eut pas le temps de libérer sa flèche. Dans un nouveau grondement de tonnerre qui le fit sursauter comme au plus fort des orages, lors de la saison des pluies, il sentit une douleur atroce électriser sa jambe droite et le projeter à terre.

   La dernière image que perçut Semba, en cette triste matinée de printemps, ce fut celle de son sang giclant par saccades de sa cuisse perforée, tatouant de rouge le vert de la savane. Derrière, dans une fumée grise qui ne parvenait pas à se dissiper, se tenait une créature à la peau blanche et aux cheveux jaunes tombant sur ses épaules. Montée sur un cheval noir et luisant, immobile, l'apparition faisait songer à un homme, un homme façonné dans des pièces d'acier au niveau du torse, des bras et de la tête, étincelant sous le soleil, et qui tenait un bâton de fer et de bois dans ses mains, fumant encore.

   Cette créature semblait sourire et, dans la douleur, Semba sentit l'univers se renverser, le submerger tout entier. Entouré par un silence neuf et cotonneux, le jeune Ovimbundu se sentit partir vers l'infini...

   Il ne fallut pas plus de deux heures aux pillards pour récupérer les rares objets de valeur dans les huttes du village et détruire aussitôt celles-ci par le feu. Lorsqu'il revint à lui, Semba aperçut dans un brouillard dansant les cendres voletant autour du soleil, et une odeur âcre de bois et de paille brûlés lui sauta à la gorge. Sur la petite place centrale, dans un flot de larmes et de lamentations, les membres de sa tribu avaient été regroupés, les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre. Disséminés sur le sol, les plus vieux et les nourrissons gisaient, immobiles, égorgés par les guerriers vainqueurs rendus hystériques par la vue et l'odeur du sang répandu, une fragrance métallique, acide, qui les faisaient grimacer de bonheur.

   Quand les chèvres et les poules furent capturées, l'homme au bâton de bois et de fer, accompagné par deux métis à la peau étonnamment blanche sous le soleil d'Afrique, s'approcha à pas lents des femmes gémissantes. Froidement, il les examina une à une, des pieds à la tête, faisant sortir du groupe celles qui lui paraissaient trop vieilles ou trop faibles. De la pointe de son épée, il en fit de même avec les hommes et, lorsqu'il leur tourna le dos, les deux métis aboyèrent un ordre bref. A cet instant, les pillards se ruèrent de nouveau sur les pièces que leur chef avait dédaignées et, à grands coups de couteaux, de sagaie, de sabres et de massues, ils les réduisirent en une bouillie de sang et d'os.

   Le cas de Semba donna lieu, quant à lui, à une longue discussion entre les deux métis, et il ne dut la vie sauve qu'à une décision péremptoire du chef, après qu'ils les eut considérés, sa blessure et lui-même. La balle avait traversé la cuisse par le muscle et était ressortie de l'autre côté sans causer de dommage majeur. Semba était un jeune homme  de seize ans, de belle corpulence, à la peau luisante, aux cheveux plantés drus et aux larges épaules. Deplus, sa taille était supérieure à la moyenne des Ovimbundus, l'une des tribus sédentaires les plus travailleuses et docile du bantou. D'un claquement de doigts, le Blanc aux cheveux jaunes fit venir à lui un petit homme au crâne tonsuré, vêtu d'un pantalon de toile grossière et d'une chemise maculée de taches, ouverte jusque sur son nombril. Dans un dialecte que Semba ne comprit pas, le nouveau venu acquiesça aux ordres lancés d'une voix gutturale par le chef et, aussitôt, il s'accroupit pour examiner la jambe du jeune homme, tirant de son havresac une fiole de potion et une autre d'onguent qu'il commença à appliquer sur la plaie.

   Une heure plus tard, la caravane, forte d'une quarantaine d'unités supplémentaires, se mit en route, en direction du nord. Avec le soleil à son apogée, les pleurs s'étaient tus et les captifs, désormais enchaînés aux pieds deux par deux, et quatre par quatre au niveau du cou à l'aide d'une corde solide, cheminaient par groupes d'individus du même sexe. Seul, Semba marchait sans entraves, surveillé par un garde et claudiquant sur une béquille de fortune, taillée dans une branche d'arbre. De temps à autre, un coup de fouet claquait dans la chaleur et arrachait un bref cri de douleur à cette cohorte de prisonniers qui progressaient en silence. L'âme encore emplie de visions d'horreur, sous le joug, ils abandonnaient le seul village qu'ils avaient connu, laissant derrière eux l'écume rouge des cadavres des enfants les plus jeunes et des anciens, jugés sans valeur et beaucoup trop encombrants pour la longue marche qu'il fallait désormais accomplir.

   Ce voyage interminable vers l'inconnu dura près de deux mois. Tous les quatre ou cinq jours, les prisonniers étaient laissés sous la surveillance de cinq gardes armés et le gros des troupes disparaissait. Quelques heures plus tard, ils rentraient au campement, poussant devant eux avec des cris de joie et dans la liesse générale leur nouveau butin, le fruit de leur razzia, des femmes et des hommes en pleurs qui venaient grossir inlassablement le troupeau des prisonnier. Le jour, il fallait marcher et se taire. La nuit, il fallait dormir et se taire. Seuls les soudards se glissaient, aux premières heures de la nuit, dans le groupe des femmes pour assouvir leurs instincts avec des grognements de jouissance animale. Au petit matin, lorsque la caravane repartait après avoir reçu sa ration de farine de manioc mélangée à un peu d'eau, la marche forcée était de mise. Ceux qui ne pouvaient pas suivre la cadence étaient détachés et l'on abrégeait leurs souffrances d'un seul glissement de couteau qui les égorgeait sur-le-champ. La marche ne s'interrompait même pas pour si peu et le corps était abandonné sur le chemin, en proie aux charognards et aux fourmis. Semba avait ainsi vu assassiner plusieurs membres de son village, dont son cousin Masilo, ou encore Thakané, une jeune femme avec qui il avait partagé son enfance et qui, lors des veillées près du grand feu, le regardait avec timidité et baissait les yeux dès qu'elle croisait les siens. Thanaké était si belle et si douce qu'elle fut violée toutes les nuits et Semba, enchaîné comme les autres, ne put rien faire pour elle, hormis pleurer en silence en entendant les vagissements douloureux qui montaient dans la brousse endormie. Un matin, elle ne fit plus partie du troupeau. Lorsque le chef découvrit dans un buisson sec son cadavre, atrocement mutilé, il choisit l'un de ses hommes, au hasard, et le transperça d'un coup d'épée. Puis la marche reprit.

   Durant ce long périple, Semba vit mourir ses camarades de peine par dizaines, victimes de l'épuisement, de maladies, de coups de fouet, ou bien tombant par grappes du haut des falaises escarpées rendues glissantes par les pluies, engloutis dans des torrents en furie, piqués par des araignées et mordus par des serpents. Pourtant, toujours, la cargaison grossissait. Bien qu'encore enfermé dans son mutisme, Semba ne perdait pas un mot des discussions qui se chuchotaient, la nuit, entre captifs. Ainsi, il comprit que toute la troupe dont il faisait partie se dirigeait vers les côtes, vers l'océan. Bientôt, ils découvriraient le fleuve infini, infesté de monstres à plusieurs têtes qui engloutissent les bateaux. Bientôt, ils deviendraient la propriété des hommes blancs qui les chargeraient sur des navires gigantesques et les enverraient de l'autre côté du monde, où ils seraient dévorés comme de vulgaires vaches. Bientôt, ils atteindraient la ville inventée par ces guerriers venus de l'autre côté de nulle part, une ville construite uniquement avec des pierres, sans plantes, sans animaux sauvages, sans âme. Bientôt, ils seraient parvenus à São Paolo de Assumpção de Luanda. Plus les razzias se rapprochaient des côtes, plus les informations se précisaient et Semba comprit alors que toutes les souffrances qu'il avait subies jusqu'à ce jour n'étaient rien en comparaison des atrocités qu'il allait devoir endurer..............




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 21/08/2009