COMPLICES OBSCURS
de
JEAN-PAUL CECCALDI
© Editions Ancre Latine, 2009
ISBN : 978-2-9532566- 3-5
www.ancrelatine.eu
du même auteur
La plume de Maât Edition Lulu.com
Tamo ! Samo ! Editions de la Corse et Edition Lulu.com
Piccule Fictions, recueil collectif de nouvelles Handi20
à paraître
Ombres SombreS, co-auteur avec Ida Der Haroutunian
Je regarde la dureté du ciel.
Le cœur serré, l'esprit se refuse
À la complicité de ce monde inhumain.
Louis Brauquier (1900-1976)
-1-
Depuis plusieurs jours, Jacques Santi se planquait chez son ami Doumé Pietri, comme lui marin à la SNCM, un veuf sans enfant. Solitaires, les deux hommes s'étaient liés d'amitié au sein de l'équipage du car-ferry "Napoléon". Dans le petit appartement d'une cité populaire des quartiers nord de Marseille, Jacques avait le nécessaire et le superflu : la télévision, des livres, un congélateur garni de victuailles, le téléphone et, dans une cache sur le balcon, un colt et un pistolet mitrailleur de marque israélienne. Son ami avait préféréle laisser seul et ne venait le voir qu'une fois par semaine en s'assurant, par des ruses de Sioux, de ne pas être suivi. Il lui avait appris qu'il avait été rayé des effectifs par leur employeur, pour n'avoir pas rejoint son poste. La presse, elle, s'était chargée de publier le vrai motif de son absence : l'assassinat de Pètru Leca. Dans les bars à marins de la Joliette, on parlait quelquefois de lui mais personne ne semblait soupçonner Doumé de l'héberger.
Dans la cité dite sensible et ses alentours, Jacques ne risquait rien. Il s'était laissé pousser la barbe et les cheveux. Il n'avait plus rien à voir avec la photographie en tenue de parachutiste qui avait fait la Une du quotidien La Provence. Et puis, ici, personne ne s'occupait des affaires des voisins et surtout pas de leurs problèmes avec la Justice. Aussi pouvait-il aller se balader au milieu du peuple des quartiers nord, et même prendre un pot dans un tripot marseillais où pilliers de comptoirs et aficionados du Vélodrome refaisaient, tous les jours, le monde et l'équipe de l'O.M., avec cette pointe d'ail dans leur couscous : la galéjade.
Il faut dire qu'on y rencontrait Mohamed et Justin, lesquels avaient le même accent et consommaient du pastis...
Qu'Allah leur pardonne ! Après une soupe d'alcool anisé, aux heures des prières apéritives, Mohamed, Youssef et bien d'autres étaient bourrés et plus marseillais que jamais.
Jacques pouvait oublier, en écoutant leur tchatche, les avatars de sa vie chaotique. Attablé face à une glace murale presque opaque, piquée de taches indélébiles, il surprenait souvent son reflet trouble souriant, sans participer aux conversations délirantes sur les sujets les plus divers. Il aurait bien aimé y mettre, de temps à autre, son grain de macagna pour alimenter l'humour ambiant mais il devait rester distant.
Nul n'avait osé l'approcher et se lier avec lui, sauf le jeune Choukri qui habitait le même immeuble. C'était le plus marrant. Quand ses copains le titillaient sur les massacres en Algérie et les martyrs à qui les prédicateurs barbus, comme son frère aîné, promettaient mille vierges au paradis, il disait : "La roïa ! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, mon frangin, c'est un niaï. Il s'est enragué dans la religion parce qu'il ne plaît pas aux cagoles. Il n'est pas méchant. Il est un peu "tchoutchou". Si l'arbre généalogique de Choukri était le palmier dattier, la greffe avait pris avec le platane de la cité phocéenne. Son accent mêlait les saveurs de la Provence et les épices du Maghreb. Jacques l'aimait bien. Il voyait toujours avec joie sa silhouette malingre nageant dans le maillot tricolore du célèbre numéro dix de l'équipe de France qui, en juillet 1998, avait signé d'un Z comme Zidane les deux buts victorieux de la finale de la Coupe du Monde ; un maillot qui resterait, comme ses ambitions footballistiques, sans doute trop grand pour lui. Il ne se lassait pas de l'entendre disserter sur tout et n'importe quoi, avec une faconde métaphorique et pleine de bon sens. Il pouvait ainsi oublier que le soleil allait se coucher et que, dans la solitude, son angoisse reprendrait le dessus.
Dans la profondeur de la nuit, ses larmes fouillaient ses jours... et les remords le submergeaient. Les mêmes cauchemars rendaient son sommeil agité et le réveillaient, vers deux heures du matin. De l'Afrique noire, les regards de femmes et d'enfants imploraient de l'aide. Et leur sang de victimes coulait vers un guerrier blanc qui regardait, impassible. D'autres fois, il voyait les marchands d'armes faire des démonstrations sur des cibles vivantes et encaisser de grosses liasses de dollars. Au mépris de l'embargo du 17 mai 1994 interdisant tout envoi étranger en armes et en hommes au Rwanda, il avait fait partie des mercenaires venus assister le camp des génocidaires. En 1996, au Congo Kinshasa, il s'était retrouvé aux côtés d'anciens soldats serbes parmi lesquels figuraient des tueurs de Srebenica recherchés par le Tribunal international de La Haye. Souvenirs douloureux de viols et de tueries, Jacques savait qu'il ne pourrait jamais se délivrer de ses visions horribles. La mort avait mis son ombre sur sa vie. Il y avait ce qu'il avait vu, lors de ses multiples missions, et tout ce qu'il avait entendu sur le blanchiment et les réseaux mis en place par des multinationales et des puissants, avides de pouvoir et d'argent. Dans des guerres qui n'en étaient pas, des mercenaires pouvaient donner libre cours à leur cruauté sur le théâtre d'opérations sanguinaires. Des ombres humaines y disparaissaient comme des bulles d'air éclatées.
"Fête noire
Bouges des villes militaires : Dakar, Saint-Louis
Et des ports : Zanzibar, Port-Saïd,
Et puis alors : les fleuves indomptés, les forêts vierges,
La région des grands lacs...".
L'odeur perverse et trouble de l'Afrique !...
Avec Pètru Leca, il avait décidé de tout plaquer, mais pas pour les mêmes raisons : son ami avait détourné une livraison d'armes contre des dollars et une poignée de pierres précieuses. Les deux mercenaires corses s'étaient unis puis séparés dans leur fuite. Jacques n'avait plus entendu parler de Pètru, jusqu'au jour où ce dernier lui avait appris qu'il était à Marseille.
Ses ennuis, Jacques les avait récoltés à terre. Ses nuits blanches peuplées d'ombres le faisaient se replier sur lui-même, comme jamais auparavant. L'esprit comme convoluté, il se sentait aussi seul que sa lampe de chevet qui l'éclairait d'une lueur blafarde.
Lorsqu'il avait quitté l'Afrique, il s'était arraché à un univers que d'aucuns pourraient qualifier de barbare car la violence y entretien ses légions. Pour autant, s'était-il affranchi de sa propre barbarie ? Il portait un jugement sévère sur son passé peccamineux. Il se mortifiait comme le font chaque année les pèlerins du Catenacciu. comme eux, il portait sa croix. Ce n'était pas une croix qui pesait sur le corps, un corps qui banderait ses muscles et, dans l'effort, arriverait à s'arracher, à continuer à avancer. Sa croix était plus lourde que deux planches de bois. Elle pesait sur sa conscience, comme une pénitence sans fin. Il portait le poids du remords en errant sur un chemin sans calvaire ni crucifixion.
Il aurait pu prendre le maquis corse, "palazzo verde" où la nature l'aurait aidé à renaître, mais, dans son esprit, "prendre le maquis" était reconnaître un crime d'honneur et même le revendiquer. En outre, il n'avait pas voulu faire courir le moindre danger à sa famille, qui aurait dû l'assister et s'exposer. Seul, son frère aîné Toussaint savait où il était. Jacques avait réussi à lui remettre discrètement un message. Il l'avait revu dans le centre commercial du Grand Littoral où, sous la protection de Doumé Pietri, il avait pu avoir des nouvelles du village et faire le point de la situation.
C'était Toussaint qui avait eu l'idée de faire appel à Mathieu Difrade, le Flicorse. Jacques s'était laissé convaincre car il savait que les Difrade étaient des cousins éloignés. Il connaissait peu Mathieu mais il n'en avait jamais entendu dire du mal. Son frère lui avait assuré que leur petit cousin était un flic intègre, n'appartenant à aucun réseau, aucune obédience secrète. Jacques n'avait eu que le choix de faire confiance au jugement de son aîné et donc à l'intervention de ce flic, petit parent corse qu'il n'avait pas revu depuis de nombreuses années. Habitué aux actions dans l'ombre par son passé de mercenaire, il avait appris le numéro de téléphone du Flicorse par cœur. Il n'avait rien noté. On n'est jamais trop prudent lorsqu'on est un fugitif. Sur lui, on ne pouvait trouver que ses vêtements. S'il l'avait pu, en même temps que de ses papiers d'identité et de son carnet d'adresses, il se serait débarrassé de ses empreintes et de son ADN.
Qui était-il ? Un marin perdu et son ombre. D'où venait-il ? De l'enfer. Où allait-il ? Il n'avait nulle part où aller, "et le ver rongerait sa peau comme un remords" aurait ajouté Charles Baudelaire...
Maintenant, du huitième étage où il avait niché, il pouvait comtempler, sous les lueurs de la lune et les éclairages urbains, la côte marseillaise. Pour occuper ses insomnies, il lisait et relisait des poèmes de Louis Brauquier qui avait connu des îles lointaines et dont il avait trouvé un recueil chez son hôte.
"J'aime les grands cargos arrêtés dans les rades,
Qui ne se mêlent pas à la vie de la ville !
Et libèrent le soir des marins éperdus".
Depuis son arrivée dans la chacunière de Doumé, il avait repéré des bateaux toujours amarrés au même quai. Sans doute ces navires rouillés étaient-ils en attente de réparation, en manque de fret ou abandonnés par leurs armateurs. Il était, comme eux, une épave scotchée au quai après son avarie africaine, en attente d'un fret miraculeux qui le sortirait de là, en lui permettant de reprendre le large et de flotter majestueusement sur la mer parfois tranquille, parfois tempétueuse ; cette mer où l'on peut tout jeter, ses péchés, ses chagrins, ses angoisses ; cette mer-dépotoir qui nous renvoie l'infiniment bleu, ce bleu infini qui referme le sillage du passé englouti ; cette mer qui nous offre un nouvel horizon... après chaque escale, un nouveau port...
... Une nouvelle vie peut-être ?
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