Dieu veille Toulouse Jan THIRION

Dieu veille Toulouse

de

Jan THIRION

© 2009 éditions L'écailler du suD

ISBN 978-2-35299-037-6


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Les gens qui vivent dans des maisons de verre ne devraient pas jeter de pierres.

Helen Zahavi

 

Á cause de quelques cellules qui avaient perdu la boule, pété les plombs, elles exercèrent leur PRESSION à l'intérieur de son CRÂNE et il devint l'ENNEMI.

Denis Johnson


Voix, voix, voix, paroles de chien, de fou, de foi

Toutes les voix en moi quand je descends la voie

Mettent les voiles, voilent ma voix

Que tu me voies ou que tu ne me voies pas

Le poète infirmier

 

 

1

Le robinet à miracle s'alimente à la source du malheur

 

 

mardi 15 février 2000


   Dieu s'offre une demi-douzaine de belons plus un verre de blanc sec, à la brasserie du Pont-Neuf.

   Un motard brûle le feu rouge et, rugissant, fonce quai de Tounis, après le pont, rasant le nez du 78. Pour lui, la mort, bientôt.

   Ce jeune type, portable à l'oreille, qui marche sur le trottoir en parlant. Allez, la mort pour lui aussi, bientôt. Une question d'heures. C'est ça le destin.

   Dieu lève son verre. Laisse passer une flopée de promeneurs et de voitures. Ceux-là, qu'ils vivent. Grand bien leur fasse.

   La femme à pied qui semble chercher une adresse et qui entre au siège de l'association à côté de la brasserie, il lui donne encore une chance. Elle a l'air d'une femme battue.

   Garée au feu, maintenant, une belle Mercedes blanche. Dieu est assis à hauteur du conducteur et de son passager. Le premier, jeune homme aux cheveux mi-longs châtains, foulard élégant noué au cou. L'autre est plus agé, chauve, il fume le cigare et sa main vient caresser les cheveux du premier. Dieu décrète la vie pour le premier, la mort pour le second. La Mercedes redémarre, meute des autres candidats à la roulette divine aux trousses.

   C'est un jeu con de décrèter qui va mourir et qui va vivre. D'accord, c'est un jeu con. Dieu est con. Il l'est tellement qu'il fait parti des statistiques. Quelqu'un peut pointer son doigt sur Dieu et l'envoyer à son tour à la trappe.

   Il règle sa note. Il sort. Il croise un jeune clodo qui ne lui demande pas la pièce. Celui-ci, comme la femme précédemment, entre à L'Oreille d'or, où quelqu'un va l'écouter exposer ses problèmes, le consoler, le conseiller. L'Oreille d'or, un nom bien trouvé pour une association dont le but est d'aider les malchanceux.

   En remontant vers Esquirol, il voit une Espace grise des pompes funèbres rouler dans le flot de la circulation. Clin d'œil de la réalité. Puisqu'il pense à la mort, la mort lui fait coucou. Un signe pour lui dire qu'on approuve son jeu con.

   Et si le destin marchait aussi de temps en temps à l'envers ? Dieu sort de la brasserie des Beaux-Arts, il s'est payé dix minutes de bon temps, il est d'attaque pour la suite du programme, il peut bien se fendre d'un beau geste, non ? Allez, va. Il imagine un gosse dans le corbillard plutôt qu'un vieillard, un gosse mort trop tôt. Il décrète sa résurrection. Qu'est-ce que ça coûte ? Rien. Qui se plaindra que le destin marche de temps en temps à reculons ? Personne. Faire un miracle, c'est un peu moins con que le jeu con où l'on choisit qui va mourir.

   Il rote. Le blanc sec et l'iode des huîtres remontent lui rappeler qu'il n'est pas qu'une entité abstraite.

   Dieu est un con plein de bons sentiments.

   Un con tout de même.

   Et un flic.

   Dieu, prénom Franz, est officier de police judiciaire au commissariat central de Toulouse.

 

* * * *

 

   Avec le Chibro S23, que le Miracle soit !

   Ce que dit Petite Thérèse sur la Photo.

   Photo ou peinture. C'est difficile à dire.

   Moi, je l'appelle Petite Thérèse. La légende sous l'image parle de Sainte Thérèse :

   Sainte Thérèse pense tout haut ce qu'elle espérait tout bas :

   Aves le Chibro S23, que le Miracle soit !

   En dessous, il est indiqué que le Chibro S23 est un nouveau collyre en solution. Grâce à lui, Petite Thérèse a des sortes de lasers qui lui sortent des yeux, pendant que ses lunettes aux verres fendillés tombent sur sa robe chasuble. Grâce au Chibro S23, sa vue doit être grandement améliorée, car ses lasers montent illuminer un chérubin volant dans l'angle supérieur droit de l'image. Ils le traversent et l'enveloppent à la fois, l'éclaircissent. Il en devient presque translucide par rapport au reste de la composition.

   Moi, je me fous qu'il s'agisse d'une publicité du laboratoire MSD destinée aux professionnels de santé. Elle me parle à moi, cette image. Je me l'approprie. J'ai su immédiatement que Petite Thérèse s'adressait d'abord à moi. Les autres qu'ont mal aux yeux passent après. J'ai découpé la page.

   Chibro S23, d'accord, je ne décode pas encore, mais ça viendra. Je sens que j'y suis presque. Petite Thérèse me le souffle dans l'oreille. Chibro S23. Chibro S23. Chibro S23. Ne cherche pas le sens. Le sens te trouvera. Quant au miracle, j'y crois. Que le Miracle soit !

   Le miracle a eu lieu. Le premier miracle. Le miracle du Chibro S23 ou de Petite Thérèse. En même temps que je découvrais cette photo ou cette peinture de Petite Thérèse, j'apprenais que Roch, un jeune garçon malade, s'était réveillé d'un coma de plusieurs mois. Roch, le petit toulousain miraculé. Le plus drôle, c'est qu'au même moment, à sa sortie du coma, à son réveil, à son retour parmi nous, un voisin, quelqu'un de son quartier, de sa rue même, se faisait écraser par sa propre moto. Une grosse moto, mal garée, mal bloquée, paraît-il, en haut de la pente d'un garage. Le type est mort sous sa moto, alors qu'il était à quatre pattes en train de bricoler dessous. Une grosse Harley chromée. Ça ne pardonne pas. C'est comme une vache qui tombe à la renverse, mordue par une vipère.

   Si ce n'est pas un miracle ça ! Un enfant qui ressuscite, alors qu'un bonhomme meurt, dans le même temps, à cinquante mètres.

   Je me suis dit, c'est évident, c'est la volonté de Petite Thérèse.

   J'ai compris soudain une chose : ce qu'on enlève d'un côté, on peut le rendre de l'autre. Le robinet à miracle s'alimente à la source du malheur. Chibro S23. Formule magique.

   Je me suis dit alors, si je fais le mal d'un côté, je fais le bien de l'autre côté. Et si mon but est de faire le bien, conclusion, je dois faire le mal. CQFD. Chibro S23.

   Petite Thérèse a approuvé sur l'image.

   Là, maintenant, je me sens comme un chérubin volant, translucide, lumineux, grâce aux lasers de Petite Thérèse.

   Petite Thérèse me dit comma ça : TUE.

 

* * * *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires (7)

7. Cécile Balliès Le 12/07/2009 à 11:39

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Une superbe idée, un flic à tomber par terre, (attention toutefois à respecter les termes administratifs de la police judiciaire), des changements de rythme qui soutiennent les rebondissements, bref, un polar comme je les adore !

Entre "Requiem pour Saint Eloi", "Dieu Veille Toulouse" et "les héros fatiguants", je serais incapables de choisir. Mais au final, ils tapent dans des thèmes et styles différents. Pour moi, les 3 méritent le prix. (mais il m'en reste encore 2 à lire)

6. Michel ALLAIN Le 18/02/2009 à 19:21

Une histoire comme écrite "dans l'urgence", tel comme dans le roman EGO FATUM, j'ai retrouvé le style d'écriture qui ne m'avait pas fait laâher ce roman jusqu'à complète lecture. Bravo !

5. Patrick Dupuis Le 16/02/2009 à 16:48

Ça donne envie d'aller plus loin...

4. Sender Guillaume Le 16/02/2009 à 10:05

Plutôt un bon début. Il me tarde de visiter Toulouse avec Dieu...

3. eric lefebvre Le 16/02/2009 à 08:45

Envoyer un e-mail à eric lefebvre
Vu lu et approuvé j'attends le reste avec plaisir, merci.

2. noce josé Le 15/02/2009 à 22:39

Envoyer un e-mail à noce josé
c'est beau, dr^^ole, profond comme le désespoir de dieu, je n'avais rien lu de thirion, je m'en veux déjà!

1. Benoît Séverac Le 12/02/2009 à 10:27

Déroutante la narration, incisif le style, prenant le rythme, jamais vus les personnages. Pas de doute, c'est du Thirion.
Happé dès les premières lignes : la marque des grands !
Longue vie à Dieu, surtout s'il est toulousain !
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Dernière mise à jour de cette page le 03/05/2009