SAD SUNDAY
de
Gilles VINCENT
© Timée-Editions 2009
66, rue Escudier 92100 Boulogne
www.timee-editions.com
ISBN : 978-2-35401-182-6
du même auteur
Djebel Timée-Editions 2008
" Ce qui peut arriver de pire à une enfance,
c'est le viol de son innocence,
et d'être, un jour, livrée à des adultes
devenus des monstres..."
Sébastien Touraine
1
Lundi 17 septembre, 5 heures 57
La 407 blanche s'immobilise en double file, suivie de près par deux Clio grises. Les moteurs tournent au ralenti, des vitres baissées s'échappe la fumée des cigarettes grillées nerveusement.
À l'avant du premier véhicule, la commissaire Aïcha Sadia distribue les consignes dans son émetteur radio.
- On décolle dans deux minutes. Vous me suivez jusqu'au bloc H. Pas de giro, ni de sirène, et encore moins de portières claquées. Vous allez dire que je me répète, mais ce n'est pas la peine de se faire repérer dans ce quartier. Vous le savez comme moi, ici, il y a un mec sur deux qui rêve de se faire du flic. Alors on se la joue discret au maximum. Mathias, Camorra et moi, on grimpe jusqu'au sixième. Blanchard et Perridon, vous laissez votre voiture et vous montez avec nous jusqu'à l'appart de Bertaux. Borelli et Chaumet, vous restez en-bas, à surveiller les véhicules jusqu'à ce qu'on redescende avec le suspect. Ça ne devrait pas prendre plus de dix minutes... Des questions ?
Le grésillement de la fréquence radio pour toute réponse, et la commissaire donne le top départ au lieutenant Camorra.
Cortège discret des trois voitures qui pénètrent dans le quartier de La Catalane, noyé dans la lumière orangée du jour qui pointe et fait déguerpir les dernières minutes de la nuit. Des barres d'immeubles à n'en plus finir se dressent au Nord de la Cité.
À deux lignes de bus du Vieux-Port, de ses appartements cossus, Marseille la pauvre lève ses murs au ciel.
Halls d'entrée défoncés, carcasses de voitures au milieu des trottoirs, moteurs démontés sur les gazons jaunis, tôles cabossées des gazinières, des frigos, et surtout cette poussière de sable, ce courant d'air ocre qui enveloppe le pas des enfants, les espaces verts devenus gris et les squelettes de balançoires abandonnées.
Dans quelques heures, des gamins tromperont le vide de leurs vies à l'ombre des cages d'escalier, laisseront macérer les vieilles rancœurs de l'abandon et rêveront des vitrines brisées qui, les soirs d'émeute, leur offrent ce qu'ils ne pourront jamais se payer cash.
5 heures 59. Les véhicules freinent en douceur face à l'entrée 4 du bloc H. Les portières s'ouvrent et se referment presque délicatement. Suivie de ses hommes, la commissaire disparaît dans l'immeuble.
Dès le deuxième étage, le souffle des respirations cadence la montée des escaliers.
Au troisième, une porte s'ouvre sur un type pas rasé, prêt à sortir son chien.
- Chut... Police. Restez chez vous. Ne vous inquiétez pas. Opération de routine. Vous pourrez sortir dans quelques minutes. On vous fera signe...
Aïcha Sadia interrompt son lieutenant.
- Je peux entrer une seconde ? dit-elle en poussant la porte.
Ahuri, le type la suit dans le couloir.
- Vous vivez seul ?
- Ben oui. Pourquoi ? J'ai rien fait.
- Je sais. Je veux juste savoir si les apparts de l'immeuble sont tous les mêmes.
- Heu... oui. Jusqu'au septième ce sont des T2, comme ici.
- Et où est la chambre ?
- Là, à droite.
- OK, merci.
Elle rejoint les autres dans l'escalier.
- C'est bon, j'ai la topo en tête. La piaule sera au bout du couloir, à droite.
La porte s'est refermée sur le type et ses odeurs de café et de vaisselle du soir. Les tennis gravissent les étages sur la pointe des pieds.
Au sixième gauche, une éttiquette collé au contreplaqué. Un nom griffonné au stylo noir : Ph. Bertaux.
Le lieutenant Camorra s'agenouille, jette un coup d'œil à travers la serrure, puis plque ses mains sur le bois, testant par petites poussées la résistance de la porte.
- La clé n'est pas dedans. Apparamment, faut juste faire sauter le verrou du haut.
- Allez-y, murmure la commissaire, mais il faut que ça cède au premier coup. Et surtout qu'il ait pas le temps de réaliser ce qui lui arrive.
À l'exception de Théo Mathias, le légiste, les hommes sortent leurs armes tandis que la commissaire maintient contre elle la sacoche de cuir qui ne l'a pas quittée depuis deux jours.
Un coup de pied expert et la porte vole en éclats.
Armes au poing, l'équipe d'Aïcha Sadia investit l'appartement sans dire un mot et les épaules s'entrechoquent dans le couloir sombre jusqu'à l'unique chambre.
Philippe Bertaux s'est redressé dans son lit, les yeux encore englués par le sommeil. Il y a bien un pétard dans le tiroir de la table de nuit, mais avec ces trois filngues braqués sur lui...
- Tu bouges pas ! Les mains derrière la nuque, vite !
Les flics entourent le lit, la jeune fille couchée pres de Bertaux tire les draps sur ses seins et se met à chialer.
Camorra lui pose un index sur les lèvres.
- Calme-toi. Les histoires de petites putes, c'est pas dans nos compétences. On n'est pas là pour toi. C'est pour lui qu'on est venu.
- Non mais, ça va pas ! J'suis pas une pute...
- Tais-toi. J'te jure, tais-toi. Enfile un tee-shirt et ferme-la, ça vaudra mieux.
L'inspecteur Blanchard empoigne Bertaux par la tignasse et le précipite sur le carrelage.
- Non mais, vous vous croyez où ? crie ce dernier.
La gifle tombe et les menottes claquent dans le dos.
- T'as quel âge, toi ? lance Camorra à la gamine.
- Quinze ans, m'sieur. Mais c'est pas moi ! C'est mon père qui s'est arrangé avec lui. On habite l'appartement au-dessus.
- Qu'est-ce qu'on fait d'elle, patronne ? demande Camorra.
Blanchard n'a qu'à la descendre jusqu'aux voitures. On va l'emmener avec nous. Pour le père, on vérifiera plus tard.
L'ado se glisse dans un jean et, escortée de Blanchard, quiite la pièce sans dire un mot.
Bertaux, recroquevillé contre la table de nuit, lève les yeux vers la commissaire.
- J'ai rien fait de mal, j'vous jure !
- Arrête de jurer, ça va te porter la poisse, lui rétorque Camorra en lui claquant l'arrière du crâne du revers de la main.
- J'vous assure ! La fille, c'est son père qui me l'a prêtée. Il me doit du pognon,alors on s'arrange. Je vous dis pas que c'est bien, mais quand même, c'est pas un crime. Il m'a dit qu'elle venait de faire dix-huit ans. Alors, qu'est-ce que j'y peux, moi, s'il m'a raconté des conneries ? Et puis les histoires de mineures, c'est pas mon truc. Vous n'avez qu'à vous renseigner.
Aïcha Sadia se tourne vers son lieutenant.
- Foutez-moi ce sac à merde à genoux, Camorra.
Puis elle saisit Bertaux par les cheveux et plante son visage à quelques centimètres du sien.
- C'est pas pour tes saloperies entre voisins qu'on est là. C'est pour ça !
Elle fait zipper la fermeture de sa sacoche, en sort un ordinateur portable, pianote quelques touches et lui brandit l'écran devant les yeux.
- Maintenant, tu la fermes et tu regardes jusqu'au bout. Je veux surtout pas que t'en perdes pas une miette.
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