La collection Gérard STREIFF

La collection

de

Gérard STREIFF

 

© Editions L'écailler  - 2009

Collection L'écailler de l'Est

BP 100 50  La Plaine   13244  Marseille Cedex 01

ISBN  978-2-35299-031-4

 

du même auteur

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" Tout a déjà été dit,mais comme personne n'écoute, il faut toujours recommencer. " André Gide

 

 

1.

 

   Vendredi 13 mai, 16 heures

   Une odeur aigrelette emplit l'appartement. Le capitaine Cesare Boreli a l'impression de pénétrer dans un laboratoire de la crim'. Il y a dans l'air un remugle entêtant sur lequel il n'arrive pas à mettre un nom. Á première vue, tout est vieux ici, les fauteuils avachis, les tapis élimés, les étagères bancales, les livres lustrés, les boiseries patinées, les luminaires rococo. Le lieu baigne dans un ton ocre brun, ou plus exactement caramel.

   Le flic s'arrête, fait craquier ses doigts, l'un après l'autre ; il commence par la main gauche, il fait ça méthodiquement. C'est une manie chez lui. Chaque fois qu'il est en face d'un problème, un gros, il se désarticule méticuleusement les phalanges ; on dirait qu'il remonte sa machine interne, son boîtier personnel.

   Mme Wenger, la concierge, une femme replète et remuante, le regarde faire avec une mine pincée. Elle l'attend. Sa gymnastique manuelle terminée, il colle au train de la bignole. Elle en tremble d'excitation.

   Un long et large couloir, mansardé, fait office de salon. Sur la droite, trois fenêtres de forme ovale donnent sur un ciel gris-bleu où paressent de gigantesque cumulus. Boreli trouve que l'un d'eux ressemble à sa chatte, Zoé, un animal tout en longueur.

   De l'autre côté du corridor, des portes en enfilade sont grandes ouvertes. La grosse femme bredouille :

   - Ça fait une semaine qu'on avait plus vu le docteur.

   Une pause. Elle semble économiser ses informations.

   - Enfin, on dit le docteur Kougelman, Ernest Kougelman, mais on ne sait même pas s'il l'était vraiment, Docteur.

   - Vous voulez dire ?

   - Il n'a jamais été foutu de me donner le moindre conseil. Ce qui est sûr, c'est qu'il a passé sa vie à travailler à l'hôpital. Même après sa retraite, il continuait de s'y rendre. Il n'a renoncé à cette habitude que ces derniers temps. Parce qu'il avait du mal à arquer. Pensez, avec l'âge !

   - Ça lui faisait combien ?

   - C'est bien simple, il a fêté ses quatre-vingt-cinq ans au début de cette année.

   Ce relent... Ce doit être un désinfectant, rumine le capitaine qui s'entend questionner, machinal :

   - Il avait de la famille ?

   - Je crois pas, je lui ai jamais vu de visites !

   - Il sortait ?

   - Tous les jours. Il allait du côté de la Petite France. D'ordinaire, il venait taper à ma porte avant sa balade.

   - Donc vous l'avez plus vu depuis une semaine.

   - C'est exact.

   - Et vous ne vous êtes pas inquiétée de ne plus le voir ?

   - Ben...

   - Huit jours, c'est long tout de même !

   - C'est la faute au pont !

   Le 8 mai tombait un mercredi, elle en avait profité pour prendre quelques jours, aller voir ses enfants, du côté de Schirmeck.

   - Ça c'est pas bien passé d'ailleurs...

   - Quoi donc ?

   - Avec mes gosses ! Des bohémiens, je vous dis ! Si j'avais su, j'aurais mieux fait de rester ici... Le docteur serait peut-être encore là. Et puis l'ambiance !

   - Dans la famille ,

   - Non à Schirmeck ! Avec la profanation du cimetière ! Ils parlaient que de ça, en ville ! Il y avait des horreurs peintes sur les tombes ! Des croix gammées, des trucs nazis...c'était dans la presse. Vous avez pas vu ?

   La concierge regarde le flic, étonnée ; il ne lui inspire vraiment pas confiance.

   - Bref, je suis rentrée ce matin. J'ai fait le tour de l'immeuble, question d'habitude... Il y avait de l'eau sur le palier du docteur. Ça sentait drôlement. Je sonne, je sonne, personne. Mais j'ai pris le double des clés et c'est comme ça...

   Elle ne termine pas sa phrase.

   - Il doit être dans un sale état.

   - Qui ?

   Ben, le docteur ! Après une semaine ?!

   - Au contraire.

   - Comment ça, au contraire ?

   - vous allez voir...

   Boreli remarque au mur un crucifixoù est fiché du buis séché. L'image fait tilt. Il repense à l'école primaire de son enfance. Les curés ici assurent le cathéchisme en classe ; le concordat, comme on dit. La séparation de l'Église et de l'État, c'est bon pour le reste de la France. Chaque lundi matin, la visite du prêtre était au programme ; on pouvait à la rigueur en être dispensé mais sa mère avait insisté pour qu'il y aille, son père avait laissé faire, comme d'habitude... Quand le directeur reprenait possession des lieux, il se gardait bien de croiser l'ecclésiastique ; simplement, il criait en traversant la salle d'un pas décidé : " Ouvrez les fenêtres, ça sent le corbeau ! ". Ce rituel était immuable.

   - Ça sent le corbeau !

   Le flic répète à haute voix le cri de guerre du vieux dirlo laïquard. Madame Wenger sursaute, le dévisage.

   - Le corbeau ?

   - Non, rien, faites pas attention.

   La première porte sur la gauche ouvre sur la salle de bains. Un petit néon, au-dessus du lavabo, cignote de manière capricieuse et projette par intermittence une lumière crue dans la pièce ; le tube devait être naze. Dans la baignoire, à moitié pleine, tournoie mollement une escouade de poissons rouges.

   - C'est quoi ça ?

   - Ses poissons.

   - Je vois bien.

   Le flic s'approche, détaille les bestioles :

   - Je peux même vous dire que ce sont des carassins ou des cyprins dorés. Mais qu'est-ce qu'ils foutent là ?

   - Justement...

   Elle n'en dit pas plus. Mais il sent la grosse femme de plus en plus agitée.

   - Le pépé se lançait dans la pisciculture ?

   Elle se contente de hausser les épaules. Il l'énerve. Il le sent. Il en rajoute.

   - Attendez, laissez-moi deviner... C'est un croisement de carpes miniatures et de piranhas et ils ont bouffé leur proprio ?

   La dame s'émeut.

   - Monsieur Baraoui...

   - Boreli.

   Les poissons cependant ont l'air affamé, son hypothèse n'est pas la bonne. Déjà la concierge est repartie plus avant. Elle est potelée de partout. À chaque mouvement, sa silhouette frissonne, parcourue par une légère onde. Mais il y a comme un petit retard de l'emballage sur le mouvement, comme si son enveloppe dodue avait un peu de mal à suivre le geste. Le flic s'amuse de ce manque de synchronisme. Dame Wenger ressemble à cette femme de ménage du commissariat central, qui a un peu la même corpulence et que tout le monde surnomme, affectueusement, " Flandy ".

   Le tapis du couloir est spongieux ; chaque pas provoque un petit bruit indécent de succion. À l'entrée du bureau, la pipelette se fige, muette, et d'un geste théâtral, elle désigne quelque chose de son bras gauche dressé. Arrivé à sa hauteur, Boreli en oublie presque qu'il patauge dans la mélasse, tant le spectacle est médusant. Au centre de la pièce trône un aquarium de dimensions impressionnantes, le genre d'appareils qu'on voit plus volontiers chez les poissonniers des halles ou dans les restaurants spécialisés, dans l'entrée des Trois Lotus, par exemple, le Chinois de son quartier, que chez un particulier. une forme molle et blanchâtre s'étale derrière la surface vitrée, immergée. La dame renifle :

   - Le docteur !

...............................

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 26/07/2009