L'Ombre des Anges Gérard GELAS

L' O M B R E   D E S   A N G E S

1- Je broie du bleu

de

Gérard GELAS

 

© L'ECAILLER 2009

ISBN 978-2-35299-040-6

 

du même auteur

Opération, Stock, coll. Théâtre Ouvert (1970)

Théâtre du Chêne Noir, Itinéraire, Stock, coll. Théatre Ouvert (1972)

Chant pour le Delta, la Lune et le Soleil, Christian Bourgeois (1975)

Virgilio, l'exil et la nuit sont bleus, Jacques Brémond (1978)

Lili Calamboula, Stock, coll. Théâtre Ouvert (1979)

L'Orestie, Jacques Brémond (1980)

Retour de Femmes, Jacques Brémond (poèmes) (1981)

La Barque, Jacques Brémond, coll. Or Théâtre (1985)

Présidential folies, Jacques Brémond, coll. Or Théâtre (1986)

Noces de sable, Les Quatre vents, coll. Théâtre ( 1991)

Fille du bar et le Cheval, l'Avant Scène Théâtre (1993)

Ode à Canto, Jacques Brémond, coll. Or Théâtre ( 1997)

The Beautiful Vache Folle ou la Belle Camarguaise, Autres Temps (1997)

Guantanamour, Autres Temps (2002)

Les Constellations Aquatiques, Transbordeurs (2003)

La Cité du Fleuve, Hachette (2004)

Mireille, Transbordeurs (2004)

Radio mon amour, L'Amandier (2007)

 

 

Chapitre 1

 

   Livio

   Je n'étais pas descendu sur la côte pour savoir s'il y avait là-bas plus d'azur qu'à Paris. Cette fuite loin de la capitale était l'aboutissement d'un projet que j'avais mûri entre les jardins secrets de la Butte et la ruelle du Nuage à clous, où je demeurais hier encore. J'étais parti sans prévenir et surtout pas l'oncle Philibert qui, la veille de ma disparition, avait annoncé à Suzette, ma souris dans la capitale, qu'il viendrait une fois de plus faire dînette à la maison le soir. De la lointaine cité corse d'Île Rousse, un chargement de coppa, de figatelli  et de bruccio était arrivé le jour même dans sa cambuse sans tendresse. Depuis l'arrivée du colis, son obsession c'était de nous faire partager, une fois encore, toutes ces victuailles qui, d'après lui, sentent tellement bon son maquis natal qu'elles servent à dissimuler au flair du service des douanes les funestes parfums de l'héroïne. Je n'en pouvais plus de ces petites agapes de charcutaille familiale durant lesquelles l'oncle Philibert, toujours plus férocement aviné, me contraignait à ne plus rêver la nuit, par peur de retrouver certaines de ces victimes errantes au plus profond de mes cauchemars.

   Tout le monde n'a pas le privilège de réentendre à longueur de soirée comment le tonton avait autrefois usurpé l'identité d'un cadavre de soldat allemand le jour du débarquement américain... Ce boche déchiqueté, c'était tout ce qu'il avait sous la main ce jour-là pour échapper aux libérateurs, qu'il appelait en ricanant : les envahisseurs! Ceux-là mêmes qui avaient déferlé sur le sol de France en mâchant leurs chewing-gums, par colonnes immenses. À la Libération, changer d'identité pour l'oncle relevait, étant donné ses exploits récents dans la milice collaborationniste, de la prudence élémentaire.

   Ses ruses lui avaient permis d'obtenir le statut très envié de prisonnier de guerre. Dans le camp où les alliés l'avaient interné, il avait réussi à se faire nommer traducteur pour le procès. Comme il ne pigeait que très peu de mots d'allemand malgré sa fréquentation assidue de la Gestapo, ses traductions fantaisistes et sans pitié lors des interrogatoires ont conduit plus d'un frisé au poteau d'exécution. En tant qu'ancien de la milice, l'oncle Philibert nous affirmait avec un étrange trémolo dans la voix, tout en engloutissant une tranche de coppa qu'il disait toujours être la dernière, que ça lui faisait tout drôle, surtout au début, d'envoyer à la mort ceux pour qui il s'était dévoué corps et âme durant cinq années de bonheur sur tous les plans, et surtout sur celui des affaires. Les mille et un avantages de la rue Lauriston, ses mille et une nuits de bourreau passées là-bas, nous pouvions, Suzette et moi, les réciter les yeux fermés, histoire d'oublier pour quelques instants la sale gueule d'un ancien tortionnaire pas tout à fait à la retraite, en ce qui nous concernait en tous cas! Bref, cette vie d'impostures lui avait rempli une sacrée malle de souvenirs atroces qu'il ressortait, pour les enjoliver, à chaque petite sauterie familiale.

   Mais ce ne sont pas les évocations d'ancien combattant, moyennement glorieuses, de l'oncle Philibert qui m'ont fait quitter Suzette, Paris, toutes mes relations et ce qu'on appelait autrefois le Milieu qui les rassemble. Pas plus le désir de contempler à la morte-saison dans le petit port de Cassis des voiliers sans marins, serrés les uns contre les autres comme pour assister au meurtre d'un manchot polaire qui ne verra jamais l'été. Franchement, on ne pique pas une voiture pour ce genre de raisons, ce serait bien peu professionnel. Surtout en ces temps difficiles où le ministre des flics, pour soigner sa côte de popularité, sans doute, pousse à l'amélioration statistique sur le front de l'éternel combat qui oppose les forces du bien à celles du mal.

   Cependant, moi, Livio Coloumi, qui aie toujours été, jusqu'à présent, discrètement du côté du mal, moi qui aie su me faire oublier presque toute une vie, je commence à comprendre que ça n'est pas le hasard qui m'a installé dans le chambre 14 du Grand Hôtel à Cassis.

   J'étais entré il y a quelque temps dans une église pour prendre le frais. L'été plombait Montmartre. Un organiste jouait, sûrement pour s'entraîner car ce n'était pas l'heure de la messe. Une femme s'était avancée dans la travée centrale. Le claquement de ses talons sur les grandes dalles de pierres déchirait la pénombre. Elle tenait par la main un enfant d'une douzaine d'années. Un instant j'ai cru que c'était ma mère et moi, avant. Avant qu'on me fasse oublier qui j'étais, qui elle était. C'était peu de temps avant qu'elle ne disparraisse, elle avait voulu parler à un prêtre. Ce jour-là dans cette même église, il n'y en avait pas...

   J'avais attendu la sortie de la femme et de l'enfant. J'ai quitté l'église avec eux. Ma décision était prise: je devais partir loin de ce quartier, de cette ville chauffée à blanc par un soleil qu'elle méprise.

   Maintenant au Grand Hôtel de Cassis, attablé quatre étages plus bas dans l'immense salle d'un restaurant glacé par la disparition momentanée des touristes, je me marre tout seul en dégustant un plein saladier d'œufs à la neige, la nourriture que je préfère quand j'entreprends quelque chose de nouveau. C'est un peu gamin, je le reconnais bien volontiers mais, outre le fait d'avoir échappé aux tortures promises à tout déserteur par mes anciens patrons, le seul fait de penser à la tête que doit faire Suzette, désormais ma veuve sans cadavre, me réjouirait presque si je ne la plaignais pas. Je l'imagine à cette heure ma pauvre caille du trottoir avec son visage allongé par les pipes, sa cinquantaine planquée grossièrement sous les liftings au rabais. Elle doit rabâcher à s'en rendre malade: est-ce qu'il est encore en vie Livio ? Est-il en mesure d'assurer dans la tradition une bonne petite vendetta ? Et si la réponse est oui, combien de temps me reste-t-il à vivre ?

   Qu'elle se rassure la pauvre Zette, même si le saladier est vide et l'heure trop tardive pour commander encore des œufs à la neige, pour rien au monde je ne reviendrai à Paris, même pas pour lui faire la peau, qu'elle a déjà bien abîmée.

   De l'autre côté de la vitre, dans la rue, rode un chapeau de gardien de bœufs qui coiffe un type à la barbe stylée. Ses lunettes noires reflètent les néons du Grand Hôtel, c'est sûrement le Berger, surnommé aussi le Passeur. C'est lui que j'attendais. Je vais enfin pouvoir quitter mon ancienne vie sans que ni Suzette, ni l'oncle Philibert ni surtout le commissaire Cherchel ne me fasse l'affront de suivre mon cercueil dans une voiture de luxe qu'ils se seraient probablement offerte avec le magot que je me suis octroyé au nez et à la barbe des mafieux pour qui j'ai trop longtemps bossé à Paris. J'ai réussi mon coup en partie grâce au capital confiance acquis dans le Milieu après de longues années passées au volant pour des braquages, des convoyages glauques et toujours dangereux, au service de ces messieurs à qui je ne dois vraiment plus rien.

   J'ai toujours rêvé depuis tout petit, de disparaître. Disparaître, mais vivant ! Je me dis ça une fois sorti du restaurant tout en serrant la main du Berger, le détenteur pour moi de la clef des champs. Je lui murmure en corse le mot de passe :

   - I Francesi fora pé Natale (les Français dehors à Noël).

   - O impicadi â lecciona (ou pendus au grand chêne), me répond-il.

   On ne s'était jamais vu avant, mais grâce à ce sésame on s'est tout dit dans la totale confiance des conspirateurs tandis que le mistral fait cliqueter dans le port de Cassis les mats squelettiques des bateaux orphelins de leurs voiles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 29/10/2009