Les héros sont fatigants ! Florence BREMIER

Les Héros sont fatigants !

de

Florence BREMIER


© GRRR...ART  2008

ISBN : 2-913574-36X

http://grrrart.free.fr  et  http://leoetlu.free.fr


du même auteur :

De mémoire d'assassin   Éditions Cheminements  2007


A ma petite Juliette... Toujours


L'étoffe des héros est un tissu de mensonges.  Jacques Prévert


Chapitre 1

Mission... impossible ?


   Pénélope frappa trois fois dans ses mains et sept servantes apparurent.

   - Mes filles, leur dit-elle, j'ai besoin de tranquillité pour pleurer mon cher Ulysse, qui est sûrement décédé ! Aussi, je vous prierai de tenir les portes de cette salle bien fermées. Par Zeus tout-puissant, allez !

   Elle faillit rajouter « et que ça saute ! », mais s'avisant à temps que sa phrase ne finissait pas en é, elle préféra s'abstenir. De nouveau seule, elle s'approcha de la statue de Poséidon dont elle caressa le torse nu et actionna délicatement le levier dissimulé dans son doigt tendu. Un lourd pan de mur s'ébranla, révélant un étroit couloir, le couloir des secrets, dans lequel elle s'engagea. Arrivée au milieu, elle poussa un cri.

   - Enicéa !... Ma fille adorée, s'empressa-t-elle d'ajouter. Que ne l'ai-je appelée Enicée ! soupira-t-elle, en pensant à ses rimes en é.

   - Tu m'as demandée ? répondit une jeune fille aux yeux caméléon. (Dans le couloir des secrets, qui était peint en rouge, elle avait les yeux grenadine). J'ai senti ta voix résonner dans ma tête. Pourquoi prendre le risque de nous rencontrer, puisque nous possédons le pouvoir de communiquer par télépathie ?

   - J'ai un parchemin à te confier.

   - Il y a un problème ?

   - Oh non, tout va pour le mieux au palais ! J'ai autour de moi plus de cent soupirants qui veulent m'épouser... A mon âge, c'est inespéré ! Le seul hic, c'est qu'ils ne me font pas la cour pour mon beau nez1, mais pour accéder au trône d'Ithaque tant convoité.

   - Tu as toujours un joli nez, maman.

   Pénélope soupira :

   - Hélas ma chérie, mon miroir chaque jour me montre une nouvelle ride, et blesse ma vanité. Alors, je me réfugie dans les plaisirs de mon âge : je tisse sans fin une tapisserie...

   Dubitative  Enicéa la coupa :

   - Allons maman... Ma nourrice m'a raconté que c'était une de tes ruses. Tu as annoncé que tu n'épouserais personne tant que cette tapisserie ne serait pas achevée. Faut-il que ces prétendants soient idiots ! Ils ne voient même pas que tu défais la nuit ce que tu as tissé le jour !

   - Oui, mais bientôt il n'y aura plus un seul fil de lin dans le royaume, et Ulysse qui ne revient toujours pas au palais ! Dix-neuf ans qu'il nous a quittées ! Je maudis la guerre et l'orgueil des hommes qui me l'ont enlevé.

   Pendant un instant, Pénélope s'imagina être la plus  malheureuse des femmes et cela lui procura quelque satisfaction. Mais soudain, un éclat un peu trop vif dans les yeux changeants d'Enicéa la surprit :

   - Ne me dit pas ma fille, que tu envies la condition des femmes de guerriers ?

   - Si ! Tu as bien de la chance d'avoir épousé un héros dont la renommée...

   Pénélope l'interrompit violemment :

   - La renommée ! Ah la belle affaire !  Je ne suis ni assez ambitieuse ni assez vaniteuse pour en tirer avantage ou même consolation ! Sache, ma petite, que renommée ne rime pas avec bonheur. Allons, tu es bien jeune, il est normal que tu aies le culte des braves. Mais puisqu'il faut t'éclairer... parlons-en des héros ! Jamais là quand on a besoin d'eux !  Il vous jurent qu'ils vous aiment, qu'ils vous protègeront et cependant, ils n'hésitent pas à vous laisser tomber pour l'honneur d'une petite garce, une Hélène de Sparte2 pour laquelle ils sont prêts à mourir. Et pendant qu'ils vont parader à la guerre de Troie sous leur beau casque à plumets, qui est-ce qui gère les soucis du quotidien, l'éducation des enfants, les conflits avec les îles voisines, hein ?

   Il fallait qu'elle fut très en colère pour oublier ses rimes en é, pensa Enicéa, qui, très charitablement, s'abstint de lui en faire la remarque. Elle changea de sujet :

   - Et cette mission ?

   Pénélope lui tendit un parchemin, en peau de bique, cacheté avec de la cire :

   - Ta mission, si tu l'acceptes, consiste à retrouver mon époux adoré. Au fond de moi, je sais qu'il est vivant, mais dans l'impossibilité de rentrer, peut-être quelque part retenu prisonnier. A moins qu'il ne se soit attardé auprès de quelque nymphe délurée... Je connais mon Ulysse, ça ne serait pas sa première infidélité !... Tu t'embarqueras sur le Titaniké, qui part demain d'Ithaque pour Milet, tu rencontreras sûrement en route quelqu'un qui l'aura croisé. Et quand enfin tu l'auras retrouvé, remets-lui ce message écrit de ma main, pour preuve de ta sincérité. Surtout, presse-le de rentrer, explique-lui la présence des prétendants au palais. Bien entendu, au cas où tu serais capturée ou tuée, le palais nierait avoir eu connaissance de tes agissements, O.K. ? Ça paraît mission impossible je sais, mais j'ai confiance en tes capacités. Si je t'ai préférée à mon fils comme messager, c'est que Télémaque ressemble trop à son père, il serait vite démasqué. Et puisqu'une divinité t'a dotée d'un don qui nous permet de communiquer...

   A cet instant, elles entendirent la porte du passage secret se refermer doucement.

   - Quelqu'un nous espionnait ! Continuons le dialogue par télépathie.

   - Toi, à part ta nourrice et les dieux, personne ne connaît ton identité, enchaîna Pénélope.

   Enicéa sentit son visage s'empourprer :

   - Mais, par Zeus, pourquoi me tiens-tu éloignée du palais depuis que je suis née ? Quand je pense que je ne connais ni mon frère Télémaque, ni mon père Ulysse, que pourtant tu m'envoies rechercher !

   Pénélope secoua ses lourds cheveux d'ébène :

   - Ecoute ma chérie, pour l'instant, je ne puis rien révéler. L'oracle de Delphes3 a été catégorique : il y aurait grand danger. Ulysse, de ta naissance, devait tout ignorer. Il a cru que j'avais accouché d'un enfant mort-né.

   La reine d'Ithaque souffrait de devoir cacher certaines vérités à sa fille. Notamment, l'identité de son véritable père, qui n'était point Ulysse...

   Enicéa saisit le parchemin et disparut le long du couloir secret. Pénélope la suivit des yeux :

   - O toi Hermès, messager des dieux, protège mon envoyée. Je te sacrifierai cinquante béliers.

....................................


1 A cette époque, chez les Grecs, un pur profil était plus valorisant que de beaux yeux.

2 Hélène, reine de Sparte, avait été enlevée par Pâris, prince troyen. Agamemnon avait rassemblé les rois grecs - dont Ulysse - pour partir en guerre contre Troie afin de ramener Hélène.

3 Ville sainte du Péloponnèse, célèbre pour les oracles que rendait la Pythie, prêtresse du temple d'Apollon.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous-pages
Commentaires (12)

12. PSALTIS Nicole Le 12/01/2010 à 13:38

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Bonjour Florence,

Nicole (APPELS). J' ai transmis un petit dossier à David (SNOP)sur toi que j' ai trouvé en ligne.
Il attend le livre (page de couverture)afin de le mettre sur le journal.
J' espère que celà se fera.
Bien sincèrement.

11. Véronique et Christophe Delucé Le 15/08/2009 à 17:32

Eh bien, quelle aventure ! Nous pensons que c'est une histoire à multiples facettes, les jeunes rient pour les références au ciné, les moins jeunes sont ébahis de la véracité historique (mais toujours utilisée de façon décalée) et rient des "il fallait oser quand même" qui traversent l'esprit comme des comètes !

Bref, c'est l'un des écrits les plus originaux que nous avons lus cette année.

Ce serait très injuste qu'il ne soit pas mis à l'honneur, et le jury du Marseillais peut se féliciter d'avoir osé le présenter.

On se prend même à rêver d'une adaption cinéma tout aussi disjonctée, comme par maitre Mel Brooks par exemple.

10. Gérard D Le 02/08/2009 à 08:20

Quelle surprise ! Ce n'est pas l'ouvrage que je préfère dans cette sélection de la semaine noire(parce que j'adore Maud Tabachnick depuis ses premiers écrits et que je suis fan) mais il faut reconnaitre que ces héros fatiguants sont d'une très grande originalité.
Pour le meilleur et pour le Pirée... comme dirait ce beau héros de Ravel... Peut-être un peu trop de jeux de mots parfois ? Non, au final, j'en ai crustacé de cette arrogance LOL MDR comme disent les jeunes.

9. Anthony Prat Le 22/07/2009 à 11:46

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Ce bouquin n'est pas classable, c'est ça le drame ! Une fable ? Un Krimi comme disent nos amis allemands ? Une roucoulade ?

Un plagiat ? Plagier et détrourner l'Odyssée, c'est une excellente idée !

Le suspense est très bien bâti, les dialogues sont à se déboiter la machoire...
Un grand bravo, tout simplement.

8. Fouilloux Le 13/07/2009 à 11:19

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Ce roman ? Cette épopée ? Cette aventure ? Comment qualifier ce récit ? C'est bien là ma grande difficulté.
Il n'empêche que j'ai ri et souri comme au bon vieux temps des "Dingodossiers" et "Rubriques à brac" de Gotlib,

Merci madame Brémier, pour cette distraction de haut vol. Et bonne chance dans ce concours.

7. Paret Le 10/07/2009 à 08:38

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Intrigué par les premières pages, par les avis d'autres lecteurs aussi, je me suis lancé dans la lecture de cette épopée (rime en é).
Bien m'en a pris !

J'avoue que les premières pages m'ont un peu agacé, puis au fil des suivantes, c'est une véritable perle que j'ai découvert.

Je ne comprends pas trop ce que fait ce "truc" décalé dans la sélection du polar, mais je crois que les organisateurs peuvent s'en féliciter. Il fallait oser, car ces aventures n'ont rien de commun avec les autres, policiers au demeurant très classiques.

Il m'est même arrivé de songer à plusieurs reprises aux grands éclats de rire de mon adolescence, avec "l'os à Moêlle", ou encore "les carnets du major Thompson."

Soyons honnête, ce roman n'est pas strictement dans le registre policier et je suis très très curieux du verdict final. Comment les jurés vont-ils pouvoir le comparer au roman (tout aussi excellent) de Maud Tabachnick par exemple ?

6. Maudet Christèle Le 09/07/2009 à 08:51

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Très étonnant. L'idée est originale, bien sûr, certains jeux de mots sont un peu réchauffés, à mon avis, il aurait été bon d'en enlever quelques uns, mais au final, c'est un roman réjouissant, qui se lit à vitesse grand V. C'est la plus belle surprise de cette sélection.

Ce qui est sûr, c'est que je vais le faire lire à mes deux enfants, pour qu'ils abordent la "mite au logis" sous un angle bien vivant.

merci Mme BrémierSmileySmiley

5. Vandenabeele Nicole Le 09/06/2009 à 19:11

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Qui a dit qu'il s'agissait de littérature jeunesse? Comme pour Tintin, c'est un livre qui peut-et devrait- être lu de 7 à 77 ans (et au-delà, j'en suis la preuve) tant il est jubilatoire! La mythologie ne vous est pas familière ou bien elle n'est plus qu'un lointain souvenir de lycée? Peu importe, les voilà revenus, tous ces héros et ils vont vous emmener avec eux dans une aventure trépidante et drôlatique qui effacera vos soucis et toutes les rides de votre coeur. Florence Bremier possède ce don irrésisitible, de nous faire entrer à sa suite dans un univers où le rire et l'irrévérence se promènent main dans la main.
Ne résistez pas au plaisir de rire en lisant...c'est si rare!

4. Gérard MOREL Le 15/05/2009 à 20:26

J'oserai tenter une critique négative: le livre de Florence BREMIER n'est pas distribué dans toutes les librairies, il faut le commander, ce qui est dommage pour les libraires ...et plus encore pour les lecteurs potentiels qui n'auront pas cette patience!
Car une fois le roman tenu en main, on ne prend plus le temps de le lâcher, on s'y promène entre clins d'oeil et éclats de rire!
Tout en redécouvrant des personnages qu'on a tous déjà croisés (au lycée, au théâtre ou tout simplement en étudiant la mythologie grecque) Simplement, ils se révèlent plus proches de nous. Plus humains, aussi: surtout les Dieux!!!
Et entre trois retrouvailles, on découvre des secrets que même HOMERE n'avait pas osé nous révéler, ...et dont on se doutait cependant, plus ou moins obscurément! Par exemple, vous y apprendrez que Pénélope, femme-symbole de la Fidélité, a parfois voulu... Ah non, excusez-moi, j'ai bien failli vous priver d'une part du plaisir de la découverte!
Notez que, des découvertes, on en fait à chaque page de ce roman, car la BREMIER ne se gêne pas pour multiplier les rebondissements, les aveux interdits (et imprévus!), après nous avoir laissé croire au départ que l'héroine recherchait seulement les traces d'Ulysse et qu'elle pourrait bien aussi démasquer un traître au passage!
En parfaite professionnelle de la littérature, elle sait bien que ses lecteurs sont pris en otage et qu'elle peut nous infliger impunément les pires suspens. Elle en joue donc, pour son plaisir, ...et pour le nôtre aussi!
Dommage, il n'y a pas de suite possible à ce roman, puisqu'à la dernière page, l'héroïne va... Non, cette fois je m'arrête à temps pour ne pas piétiner cette ultime pirouette.

3. Jean-Jacques MAREDI Le 10/05/2009 à 10:29

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Les héros sont fatigants offre une intrusion très ludique dans le monde sacralisé d' Homère. Plus on avance dans l'histoire d'Enicéa, plus on regrette que la fin se rapproche. Cette lecture qui ne se lâche pas facilement a charmé grands et petits.
Florence Bremier a le sens du suspense et de la chute, une écriture drôle,limpide et soignée ; sa métalepse finale est une pirouette fort poétique.
Vite vite une suite ... ou une autre aventure pseudo-mythologique, voire historique, pour nous rendre l'antiquité toujours plus accessible par le rire et l'enquête policière.

2. Jean-Pierre Bruneau Le 29/04/2009 à 08:34

Une amie passe un week-end à la maison. Elle cherche un livre, s'arrête sur les ballons d'une première de couverture, comprend vite au dos du livre que quelque chose d'important, en 6ième, lui avait sans doute échappé lors de son ennuyeux cours d'histoire des dieux grecs...
Studieuse, elle révise et se ravise. Vaincue, elle nous avoue (je cite) "qu'en bonne amie,tôt au logis, s'être tout simplement régalée"... comme quoi les Héros de Florence Bremier sont aussi très contagieux...!

1. Collart Isabelle Le 23/04/2009 à 18:37

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J'ai acheté le livre. J'ai adoré! Une fois commencé, impossible de le lâcher avant la fin. J'ai été hapée par l'histoire pleine de rebondissements et de suspens, les personnages hauts en couleur (le beau héros de Ravel, capitaine Némos...) et surtout j'ai beaucoup ri. Quelle bonne idée de parodier l'Odyssée, et de façon si subtile!
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Dernière mise à jour de cette page le 03/05/2009