LEGIONNAIRE VICTOR
de
Dominique DELPIROUX
© L'ECAILLER 2009
ISBN 978-2-35299-039-0
du même auteur
Félix Rex, roman policier L'écailler du Sud 2004
Sales gosses, essai Editions Erès 2005
Le Labyrinthe des légumes, roman policier L'écailler du Sud 2006
Les Enfants de la mêlée, récit Editions Erès 2007
A Kathy, Manu, Lisa
1.
- Vulve... As-tu déjà remarqué à quel point ce mot était beau ? Pour le prononcer, il nous oblige à mettre la bouche en cœur, comme pour mieux savourer sa pulpe... Il glisse sur la langue, il se coule dans une caresse qui fuit entre les lèvres, il est comme un soupir... La vulve est une volute de volupté, une lune de velours sous un voilage velu... Hmmm !
- Oh, Marc, tais-toi ! Tu ferais mieux de fumer une cigarette ou de dire «alors, heureuse ?» quand t'as fait l'amour, parce que là, tu me prends la tête. La semaine dernière, c'était le clin d'œil du clito cli-tendre. Et la fois d'avant, l'été des tétons à tâtons sur les taies, franchement, dis-moi que j'ai un beau cul et basta ! J'ai faim. Je sens que je vais finir les chipolatas. Et n'y vois aucune allusion désobligeante.
Camille quitte les draps en bataille. Marc en profite pour dévorer de l'œil cette interminable silhouette, qui plane à 1,92 m sur les cheveux les plus élevés. Décidément, il ne se lassera jamais d'elle. De cette élégance, de cette splendeur qu'elle semble ignorer elle-même, tout encombrée qu'elle est de ses longueurs.
Il enfonce son nez sous la couette. Il avait ressenti exactement la même chose la première fois qu'il l'avait vue. C'était dans sa librairie et elle voulait un bouquin sur les chats. Les chats!
Sa déesse, sa princesse assyrienne. Il s'en souvient comme si c'était hier. Il a l'impression qu'il n'a pas cessé de l'aimer une seconde depuis dix ans.
Elle a enfilé un peignoir éponge qui fut serpillière dans une vie antérieure et fonce vers la cuisine à travers l'interminable couloir de l'appartement. Au passage, elle a posé l'oreille contre la porte de la chambre de Pénélope. Bon, d'accord, elle est grande désormais. Elle a 8 ans. Mais c'est tellement bon d'entendre la doux ronron de sa respiration.
Il est minuit à la pendule de la cuisine. Camille se décapsule une bière, sort la saucisse, un morceau de pain. Elle éteint la lumière. À travers la baie vitrée, le halo de la ville suffit à éclairer son assiette.
Elle adore ainsi contempler la cité, perchée sur son septième étage. On distingue au loin le port, la mer, le phare qui palpite dans l'eau glacée. Parfois, la brume vomit de grosses flaques blanches sur les volées de tuiles.
La mousse rafraîchit sa langue, les bulles piquent ses gencives. C'est si doux de saisir ainsi des lampées de bonheur. Son poète de bonhomme qui s'est rendormi en rêvant de mots qui font la ronde; sa gamine qui vient d'attaquer vaillamment son CE2; et cette saucisse froide et grasse qui est décidément délicieuse.
Un frisson la parcourt. Ce n'est pas un frisson de bonheur. C'est plus profond, plus violent. Camille repose un moignon de saucisse dans la soucoupe. Le malaise vient de se concenter autour de l'estomac. Une poche pleine de serpents et de lames de rasoir. La mâchoire se serre en même temps que des gouttes de sueur perlent sur le front et sous les bras. Au fond d'elle même, elle ressent des coups ou plutôt une pulsion. Du venin dans ses veines. La fenêtre chavire, les lumières s'étirent au loin, la ville se déforme et devient une fourmilière hideuse. Paralysie. Très loin sous la table, ses pieds se sont dérobés. Ils ont quittés le carrelage et flottent dans une mayonaise sale.
Camille ferme les yeux. Respire profondément. Sa pensée explore son corps. Elle chemine de l'intérieur jusqu'aux orteils et remonte en accomplissant un état des lieux minutieux. Pause autour du ventre. Le gros paquet avec boas et couteaux est ouvert avec précaution. Il est vide.
Ouf! Elle a repris le contrôle. Drôle de sensation, drôle de vertige. Que s'est-il passé? Un malaise? Elle n'avait jamais connu ça...
Elle s'ébroue mécaniquement, pour faire circuler le sang et évacuer les dernier miasmes. Une gorgée de bière.
Shiva! Si, elle se souvient, maintenant. Elle a connu ça, une fois dans sa vie. C'était il y a longtemps. Une dizaine d'années. Lorsqu'il avait fallu affronter Shiva. Une panthère noire*. Elle s'en était bien sortie, mais cette peur qu'elle avait ressentie lui a imprimé une marque indélébile. C'est bien cela qui vient de resurgir. Mais pourquoi? Tout va bien aujourd'hui. Camille est heureuse, non?
* Voir Félix Rex, collection L'écailler, n°48.
2.
Un gros rat velu, cynique et ventripotent vient de sauter de la poubelle. Camille se souvient des dessins de Reiser, qui savait si bien croquer des rongeurs ignobles et rigolards. Celui-ci a quitté son festin de nouilles rances pour se glisser dans un soupirail. Les archives du commissariat, songe Camille qui se demande si l'animal se délecterait de quelques vieilles procédures.
Tout s'est modernisé dans la ville, sauf le commissariat. Qui reste un manoir fantôme à rallonge enchâssé au cœur des vieilles ruelles. Elle entre d'un pas ferme, mais dès la première marche d'escalier, le malaise de la veille au soir lui remonte dans les reins. Une infime sensation de dégoût s'en mêle. Camille se rend compte qu'elle ne s'est même pas encore posé la question de savoir d'où venait cet amer relent.
- Bonjour Capitaine ! Alors, combien ?
- J'ai pas couru ce matin, Zéphyrin. La flemme...
Zéphyrin est un solide gardien de la paix guadeloupéen qu'elle croise parfois le matin sur la lande lorsqu'il font leur jogging matinal.
Capitaine. Elle a du mal à s'y faire. Quand elle est arrivée ici, c'était tout juste si on l'appelait inspecteur. On la prenait pour une secrétaire, il y avait tellement peu de femmes-flics.
Aujourd'hui, elles sont légions. Les poulets sont devenus des pintades, soupire Camille en souriant...
Capitaine ! Le terme est rigolo. Ça fait un peu pirate. D'ailleurs, ce matin, elle a passé un pantalon pirate. Ses gros mollets sont à l'air libre; elle devrait se raser plus souvent. Au-dessus des chaussettes, elle ressemble à Barberousse. Elle grimpe le vieil escalier où sont malencontreusement tombés tant de suspects. Il y a des odeurs de bois torpillé par les vers, des pieds macérés dans les godillots, de vomi éructé depuis les paliers, de crasse huilant la rampe luisante, de pastis échappé du bureau de Vallègue, de pipi de notaire entendu dans une affaire de pédophilie, et enfin de lessive, que Madame Cannonier fait mousser chaque matin à la pointe de son lave-pont.
Le capitaine jette un coup d'œil sur le pont inférieur, vers les locaux de la brigade de mœurs : c'est là qu'elle a débuté, il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui, elle réside un étage au-dessus, à la brigade criminelle. Quand elle pense au vieux commissaire J & B, qui avait hurlé en voyant arriver «une gonzesse» et qui l'avait reléguée aux mœurs... Faut dire qu'il avait vite changé d'avis. Après cette fameuse affaire de panthère, il l'avait rapidement mutée à la crim'...
Et maintenant, la patronne de la crim', c'est elle : Capitaine Forestier Camille ! Elle n'y aurait jamais songé... Quand elle a débarqué dans le service, elle ne se sentait pas très à l'aise. Le chef, c'était le vieux Gimenez. La gueule de Boris Karloff en pleine déprime. Une voix de fossoyeur transylvanien. Un uclère permanent qui donnait un PH de 1 à son existence. Et puis, il y avait Bellac. Le beau gosse imbécile. Pas franchement méchant, mais souvent mesquin. Elle a bossé cinq ans avec ces deux-là. D'autres passaient, assez vite, dans la brigade. Et puis, Gimenez est parti à la retraite. Quand à Bellac, il a obtenu la mutation qu'il attendait tant pour retourner dans ses landes natales. A priori, le Capitaine Vallègue aurait dû hériter de la direction de la brigade. Difficile : il a eu le malheur de prendre un jour le mauvais métro. Il y a eu une énorme explosion. Parmi la vingtaine de mort de cet attentat, il y avait l'épouse de Francis. Lui a encore des bouts de fer dans les jambes et des cauchemars qui lui trouent le cerveau toutes les nuits. Les cures de sommeil et les neuroleptiques n'ont rien donné. Vallègue se soigne désormais au Ricard. Le commissaire Klash, qui a succédé à J & B, n'a pas voulu l'enlever de la crim'. Parce qu'il a encore de temps en temps de beaux restes et un bon flair. Parce qu'il faut bien savoir gérer les tocards et que chaque service doit avoir son quota. Et parce que si Vallègue a une petite chance de s'en sortir, c'est en retrouvant, à la criminelle, le goût du travail.
En attendant, Camille compte plutôt sur ses troupes fraîches : elles doivent déjà l'attendre, dans le bureau, au bout du couloir.
- Ah, Forestier. Venez avec moi.
C'est Klash. Ce jeune commissaire, c'est tout le contraire de J & B. Il est très grand, presque autant que Camille. Mince, beaucoup plus que Camille. Des cheveux blonds plaqués avec acharnement sur le crâne. De grosses lunettes de myope. Et un nez interminable où persistent des boutons d'acné. Globalement moche, a définitivement jugé Camille. Qui n'aime pas le voir flotter dans ses costumes trop grands. On dirait qu'il va venir vous refiler Réveillez-vous et prier pour le salut de votre âme.
Ce matin, il a une tête hallucinée. Camille ne l'a jamais vu comme ça. Tous deux dévalent l'escalier. Dans la cour, Klash ordonne à Camille :
- Prenez le volant. Direction Bruimes.
Bruimes ? C'est en zone gendarmerie, songe Camille.
- Excusez-moi de tant de mystères, Forestier, mais il nous faut garder notre sang-froid. Il y a eu...
Il s'interrompt, cherchant visiblement ses mots...
-... une mort... suspecte. Très suspecte. Incompréhensible. La section recherche de la gendarmerie nous demande de collaborer. J'ai pensé à vous.
- Vous ne pouvez pas m'en dire un peu plus ? demande Camille en slalomant au milieu du carrefour où elle vient de passer au rouge.
- Oui : la victime est le colonel Fanfano. Militaire à la retraite, 74 ans, divorcé depuis une éternité. Il habite une maison entre Bruimes et la ville, vous allez voir... Un bonhomme complètement insipide à première vue. Il passe ses journées au club de bridge de la rue Neuve, avec un cercle de vieux copains. Hier après-midi, encore, il y était. Et ce matin, ce matin, vous allez voir...
Klash se tait. Du coin de l'œil, Camille l'observe. Des nœuds roulent sur ses mâchoires. Ses tempes luisent. Ses mains sont crochetées l'une à l'autre par des doigts fébriles... Un instant, elle devine qu'il ressent le même malaise qu'elle hier soir. Elle secoue la tête, se dit que c'est absurde. Dès que ce mot, absurde, sonne dans sa pensée, une courte secousse la parcourt. Comme si une force mystérieuse se vangeait. L'avertissait. Lui conseillait de prendre au sérieux ces éclairs d'angoisse.
Camille pile. Les pneus gémissent. Un chat apparaît alors de derrière une poubelle et traverse la route en un éclair.
- Vous l'aviez vu ? S'inquiète Klash.
- Non, répond Camille qui a obéi à une sorte d'ordre intime. Enfin, si, j'avais aperçu le bout de sa queue...
Klash observe dans le rétro : le chat, un siamois, n'a pas de queue.
- C'est là, à droite. Roulez doucement. Arrêtez-vous.
C'est un haut pavillon pointu, banal, ordinaire, avec un jardinet maigre et sombre, surveillé par un corbeau déplumé. A l'extérieur, la Mercedes défraîchie du colonel voisine le fourgon bleu des gendarmes. Camille reconnaît le commandant Pastureau, avec sa haute stature et ses gros yeux bleus qui jaillissent sur les traits flasques de sa face blanche.
- Re-bonjour, commissaire, bonjour Forestier.
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