Confessions d'un banquier pourri CRESUS

Confessions d'un banquier pourri

 

 

CRÉSUS

 

© Fayard

Librairie Arthème Fayard, 2009

ISBN : 978-2-213-64322-9

 

Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite.  Apocalypse, 1, 19.

 

À tous ceux qui font encore confiance à leur banque...

 

 

   Prologue

 

   Vous ne me connaissez pas, vous n'avez jamais entendu parler de moi. J'ai grandi dans l'ombre, au cœur du sérail de l'argent. Je suis un parasite de la haute finance, l'un des membres du directoire d'une des plus grandes banques de France. À peine surpayé, j'ai ramassé quelques millions d'euros en une quinzaine d'années. Une paille, comparé aux salaires et aux primes des traders que je dirige. Ou plutôt que je dirigeais. Voici cinq mois, j'ai été écarté des affaires par un président soudain très à cheval sur les règles et le contrôle des risques. Il paraît que j'ai été négligent. Laxiste, même. Que j'ai planté La Banque. Bref, j'ai payé pour toutes les horreurs commises depuis deux décennies. J'ai surtout trinqué à la place du président.

   Pourtant, même si j'ai longtemps fermé les yeux sur ce qu'il faut bien appeler nos pratiques mafieuses, je n'étais pas le seul aveugle aux commandes. On a foncé sur tout ce qui se présentait : les montagnes russes des produits dérivés, l'immobilier surévalué, les diversifications foireuses, les ventes à découvert... On a plongé à tous coups, ou presque.

   Responsable ? Sans doute. Mais j'étais en bonne compagnie. Banquiers, investisseurs et autorités de contrôle (comme ils disent), on s'est tous auto-convaincus que la prospérité était là pour cent ans. Quant aux agences de notation et aux ministres des Finances, ils ont une bonne excuses : en fait, ils n'y comprennent rien.

   La fête a duré près de vingt ans. Vingt années à se gaver et à se moquer des règles tout en faisant la leçon à nos clients.

   Autant vous le dire tout de suite, je ne serai pas le chevalier blanc de la profession. Dénoncer la spoliation de nos clients ? Les marges ahurissantes sur les crédits ordinaires ? Les commissions prélevées à tort et à travers ? Très peu pour moi.

   De toute façon, aujourd'hui, il est trop tard. Le chaos s'est installé et le krach va durer malgré les commentaires astucieux qui, depuis septembre dernier, nous annoncent la reprise des Bourses et la fin du tunnel. La reprise ? On en reparlera dans un an. Peut-être deux. Le CAC 40, après avoir été en chute libre, n'arrive toujours pas à se redresser. La récession va nous appauvrir. Mais ne vous inquiétez pas pour nous : les banquiers s'en sortiront.

   Maintenant j'ai envie de parler. Pour me venger ? Peut-être. Mais surtout pour démasquer la suffisance de ce milieu où j'ai évolué si longtemps. Et s'il n'y avait que la suffisance ! On pourrait aussi parler de l'incompétence de tous ces PDG, de leur corruption, aussi, d'une certaine façon. Même si elle ne tombe pas sous le coup des lois. Parce que tout ce qui se faisait était juste à la frontière de la légalité, il faut bien le reconnaître...

   J'ai donc décidé de parler. Bien sûr, je ne pourrai pas tout dire, mais déjà,  ce que je vais raconter, beaucoup auront du mal à y croire. Je vais pourtant dévoiler ce que j'ai vu, donner chaque fois que c'est possible les noms, les vrais noms des acteurs de ce chaos. Et révéler comment le krach s'est produit. Car le hasard ou la fatalité n'y sont pas pour grand chose.

   Forcément, cette confession ne plaira pas à mes pairs ni à mes ex-collègues. Banquier pourri ? Oui, j'assume. Pourri par l'esprit de lucre, les bonus, l'impunité, l'optimisme béat, le sentiment d'irresponsabilité. Gâté-pourri !

   Au fait, vous voulez savoir si je compte rendre l'argent que je vous ai volé pendant toutes ces années ? Eh bien, je préfère vous le dire tout de suite : la réponse est non !

 

Dernières illusions

   Tout a commencé à la fin des vacances. Je m'étais offert trois semaine de farniente à Cavalaire, près de Saint-Tropez, dans notre nouvelle maison payée cash trois millions d'euros au printemps précédent. Elle étrennait ses façades toutes blanches après des travaux pharaoniques suivis de près par Isabelle. (Isabelle, c'est ma femme.) Dix pièces, six chambres avec terrasse, huit salles de bains, une piscine à débordement, un accès direct à la mer et du personnel à demeure. Une vraie réussite. " Il était temps ! s'était écriée mon épouse, jamais en retard d'une vacherie. Après tous les sacrifices que j'ai faits..."

   Des sacrifices ? Je travaille pour La Banque depuis quinze ans, naviguant entre New-York et Paris au gré des nominations, grimpant les échelons un à un. À force de tenacité, j'ai fini par devenir numéro deux en 2007 (certains perfides diront numéro trois), un peu par hasard, en profitant d'une guerre de succession au cœur du directoire. Bien sûr, Isabelle avait dû gérer un retour en catastrophe sur Paris, mais de là à parler de sacrifices... La vérité, c'est qu'elle n'a jamais eu confiance en moi. Je ne suis pas énarque, même pas issu d'une grande école de commerce. Circonstances aggravantes : mes parents ne font pas partie de l'élite et j'ai passé mon bac à Limoges. Pour une demoiselle B..., fille d'un cadre de l'industrie pharmaceutique, la pilule était dure à avaler. Je l'avais séduite avec des costumes Saint Laurent et ma montre à complications. Quand on s'est rencontré, je vivais très au dessus de mes moyens, mais mon salaire doublait régulièrement. J'y croyais. Elle aussi. Elle m'avait suivi avec la vague impression de s'être fait rouler en découvrant, après notre mariage, le pavillon de mes parents, à Panazol. Elle était enceinte de Cholé. J'avais acheté une Jaguar d'occasion. Elle était restée.

   Quinze ans plus tard, Isabelle affichait la panoplie de la femme comblée : bijoux, sacs de marque, duplex dans le VIIIe arrondissement, abonnement au Ritz Health Club, "parce que c'est plus près de la maison". Et maintenant la propriété à Cavalaire. Tout ça sans lever le petit doigt. Ou presque. Naguère séduisante, ma femme s'était transformée en quadra un peu sèche et tout juste polie. Côté couche conjugale, j'ai droit au minimum syndical. C'est maigre, mais je fais avec.

   Le mois d'août a été parfait. Isabelle avait bien essayé de plomber l'ambiance en énumérant longuement les insolences de Chloé depuis sa puberté, je m'en moquais totalement. À treize ans passés, ma fille est belle et intelligente. Elle me ressemble et j'ai toutes les indulgences à son égard. J'avais désamorcé les conflits en lançant des invitations à tour de bras. Finalement, c'est assez simple de jouer au couple parfait, perdu au milieu d'une dizaine de convives. De temps en temps, j'embarquais Chloé à Saint-Tropez. On y croisait quelques connaissances enracinées chez Sénéquier.

   C'est ainsi que j'ai pris un verre, début août, avec Nouriel Roubini, un copain économiste à New-York. Je me souviens parfaitement de la conversation que nous avons eue sur cette terrasse mythique, face aux yachts qui paradaient sur le port. Nouriel émergeait à peine du sommeil et sans doute d'une bringue mémorable. Surnommé le "Cassandre de Wall Street" à cause de ses prédictions alarmistes, ce type possède d'immenses qualités et seulement deux petits défauts : le goût des fêtes et une absence totale de respect pour l'establishment financier. Ça a dû lui jouer quelques tours, mais ça nous a rapprochés. Aux États-Unis, les banquiers français ont la réputation d'être d'excellents convives qui savent choisir le vin et distraire les dames. Dès lors, il est assez simple, pour un expatrié comme je l'étais à l'époque, d'être invité partout. Nouriel faisait partie des gens que j'appréciais et dont j'admirais la ténacité. Depuis de longs mois, Mister Doom (Monsieur Mauvais présage !), comme le surnomme les journalistes, annonçait le pire dans l'indifférence générale : la crise des subprimes allait entraîner une crise systémique, la faillite de plusieurs banques et une longue récession de l'économie américaine qui se propagerait à l'étranger, tel un feu de forêt. Rien que ça. Je connaissais ses théories, mais, ce jour-là, j'avais plutôt envie de m'intéresser à ses récentes conquêtes.

   "Ça donne quoi, cet été ?

   - Écoute, on voit arriver de jolies choses. Ça vient des pays baltes, de Hongrie... Voire de Roumanie.

   - De Roumanie ? Elles ont assez d'argent pour venir jusqu'ici ?

   - Il faut croire qu'elles investissent..."

   Après quelques échanges sur les prestations de ces estivantes, Nouriel était revenu à son sujet de prédilection : la chute de l'Empire américain.

   Je n'arrivais pas à croire que les banques américaines étaient dans l'état qu'il me décrivait, que la Sec, le gendarme de la Bourse new-yorkaise, ne faisait pas son boulot, et que le gouvernement de Bush ne comprenait rien à ce qui se passait. J'évitais de le relancer sur le sujet et préférais détourner les yeux et la conversation vers les jambes des passantes. Cela faisait deux ans que Nouriel s'acharnait à nous annoncer la fin du capitalisme dans l'indifférence générale. Même si je l'aimais bien, je n'accordais aucun crédit à ce qu'il racontait. Mes confrères français l'avaient surnommé "l'Illuminé", histoire de tourner en dérision son air sombre et pénétré. La prospérité ambiante contredisait chaque jour ses affirmations. Bien sûr, la crise des subprimes qui nous etait tombée dessus l'année précédente semblait lui donner raison, mais nous étions sûrs de nous. Il ne pouvait rien nous arriver.

   C'était l'été. Nous avions l'esprit tranquille. N'étions-nous pas les maîtres du monde ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 09/08/2009