PUNCHLINES
de
Christophe GROS-DUBOIS
© Éditions Sarbacane Exprim' Noir 2009
35, rue d'Hauteville Paris Xe
www.exprim-forum.com
ISBN : 978-2-84865-281-8
Los Angeles a produit l'essentiel de la culture mondiale d'aujourd'hui : l'informatique, l'acceptation des gays dans la société, les hippies, le New Age... et aussi un tas de stupidité qui ont marqué le monde.
Werner Herzog
I
DESTRUCTION
BARELY LEGAL
Dieu merci, Luis, aucun enfant au monde n'exprime le désir de faire du porno. Même cette petite garce de Debbie a attendu le jour de ses 18 ans pour tourner son premier film. Elle a brandi son acte de naissance devant la caméra et s'est prêtée à toutes les fantaisies. En six semaines et trois films téléchargeables sur le Net, la vie s'est offerte à elle.
Son surnom, Debbie 99, elle l'a gagné dans les toilettes du lycée, après s'être enfilé une équipe de foot américain, remplaçants compris. Pour une ado, se retrouver nue, face à une armée de mecs en tenue de guerre, la boue plein les semelles, revient à courir un marathon en moins de deux heures. Une jubilation érotico-pop. À la fin de son embardée, elle s'est retrouvée bien seule, dans le vestiaire saturé de phéromones.
La petiote n'était pas à son premier coup d'éclat, Luis. Elle a couché à 13 ans avec un type de 40. Autant d'acharnement en dit long sur la detestation de soi, non ? Cette première fois n'a eu aucune saveur particulière, mais lui a confirmé que le sexe serait définitivement son unique domaine d'expertise.
Debbie a grandi en marge de la richesse. Elle a habité un mobil-home, s'est gavée de junk-food et a portée des robes couleur caca. Elle n'a jamais eu de brelan d'as dans les mains, la gamine. Sa seule chance ? Être née blanche. Elle a, au moins, échappé aux longs questionnements. C'est pas un scoop, Luis : un Noir pauvre dans un monde de Blancs se posera toujours plus de questions qu'un Blanc sans le sou.
Inutile de préciser que ses beaux-pères lui ont mis la main à la culotte, une constante sociologique de la vie en roulotte. Quant aux types de passages ramassés ça et là, ils font rarement preuve de délicatesse envers les lolitas. Elle en a épongé quelques-uns pour avoir la paix, quand sa mère avait le dos tourné. Parce qu'il est plus facile de donner à un homme ce qu'il veut que de lui tenir tête. Le pire à ses yeux aurait été de recevoir des coups. Vivre pauvre, passe encore. Jeune, on ne l'est jamais tout à fait. Mais les coups font mal et empêchent de vivre sa vie d'enfant. C'était du moins ce que pensait Debbie, sans se rendre compte de ce qu'elle vivait.
Petite, elle n'était pas si différente des autres filles de son âge. Elle faisait de la GRS, un peu de patinage, se rêvait en poupée Barbie. Sa mère a fait pour elle une série de mauvaises rencontres. On en fait tous, Luis, mais c'est bien la lie de l'humanité qui s'est invitée chez la jeune Debbie. Les types de passage ont méprisé l'enfant et son éducation pour s'occuper uniquement du petit bouton qui poussait entre ses jambes. Après des années dans cet univers puant la chaussette, elle est sortie formatée pour la réussite pornographique.
Je ne vais pas lui jeter la pierre, Luis. On devient rarement ce que l'on imagine, je suis bien placée pour le savoir. Et puis merde, la vie est bien une suite de faits anodins qui finit par faire un destin. Debbie voulait sortir pas la grande porte de cette fosse à purin. Mais être célèbre, quand tu n'as aucune compétence particulière, te réduit à l'état de happening permanent. En choisissant la pornographie, Debbie savait qu'elle deviendrait un agent actif de la frustration sexuelle mondiale. Elle rendrait des millions d'hommes psychologiquement esclaves d'une maladie mentale insidieuse mais réelle.
Elle a compris qu'elle devait quitter Flint, la ville de son enfance, lors d'un déjeuner avec une amie de retour de L.A.. Celle-ci lui avait raconté l'ambiance festive d'Hollywood, où une serveuse topless est une star en puissance ou une riche divorcée.
Debbie a bu les paroles comme son milk-shake : avec avidité. Elle avait posé pour des photographes, dansé nue devant des camionneurs, gagné deux cent dollars par-ci, par-là. Elle s'y voyait déjà. Elle était loin du compte, cette petite conne.
- Les actrices d'Hollywood s'y connaissent plus que nous en saleté, sauf qu'elles couchent uniquement pour décrocher le rôle. Pour être à la même table qu'un producteur et espérer lui parler, il faut y passer. Sinon, son esprit est ailleurs.
L'esprit ailleurs. Ça a fait rire Debbie. Les mecs se tordraient sur son passage. Elle propagerait l'incendie à travers les collines.
Elle est partie sans prévenir personne. De toute façon, son beau-père (le nouveau), elle ne le connaissait que depuis trois semaines. Ses frères n'étaient que des demis. Elle avait longtemps fait bouillir la marmite, ils se débrouilleraient seuls. Enfin choisir, vivre sa vie.
Débarquée à L.A., elle est tombée amoureuse de cette ville où il y a un supplément de frites avec chaque Whopper. Son premier film, elle l'a tourné une semaine après son arrivée. Elle est passée de fête en fête, de pieu en pieu. Toujours avec le sourire. Elle a vite compris la leçon. On la larguait, mais rien n'altérait sa grimace. Une joie immense emplissait son cœur, le bonheur de faire partie du décor. Rien n'est plus déprimant à Beverly Hills qu'une fille qui tire la tronche au réveil.
En trois films, elle s'est fait un nom. Les fans, ravis, ont découvert Debbie, 18 ans tout ronds, ex-Cheerleader virée du lycée pour oubli répété du port de culotte. Une légende était née. Debbie-the-bald-pussy s'est fondue dans la masse des freaks californiens. Elle a vite adopté leur mode de vie.
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