Dernier rock avant la guerre Cédric FABRE

Dernier rock avant la guerre

de

Cédric FABRE

© Editions La Vie du Rail  2008

Rail Noir 18

ISBN 978-2-915034-94-3


À mes chéries, Anne et Nina.

Il y avait de l'os et du sang dans ses souvenirs. Boston Teran

 

du même auteur

La Commune des minots, Série Noire 2000 Prix de l'Estrapade à Toulouse

La pente si sage de la vie, Baleine 2001

La mort du poète, pièce de théâtre radiophonique diffusée en 2002 sur le réseau France Bleue

Les Ecrivains-Voyageurs, essai adpf publications 2003

Saudade, nouvelles du Brésil avec Jean-Paul Delfino et Gilles Delpappas, éd. CLC 2005




Prologue


Marseille


   L'enfant a l'impression de se réveiller d'un long coma, d'en avoir terminé avec une ancienne vie et une ancienne peau. Il est à présent de passage dans une existence végétale et aquatique. Il y a de l'algue, du plancton, de l'iode et de l'écume qui lui sort des narines, de la bouche, des pores. S'il est conscient qu'il tousse à s'en décoller la trachée et à se déchirer les muqueuses, que ça, ce n'est pas un rêve, il se croit néanmoins en cet instant réincarné et transporté dans un univers où il flotte en apesenteur. Peut-être n'est-il plus tout à fait humain.

   Il sait vaguement qu'à un moment il a entamé un envol et quitté la terre.

   Dans quel élément étrange, à la fois familier et inquiètant, baigne-t-il ? Un ciel liquide, peut-être. Ou le ventre d'une mère qui vient de se faire violer. Cette pensée sordide et malsaine le réjouit tout autant qu'elle l'effraie. Le rythme de son cœur s'accélère.

   Quelque chose lui dit qu'en même temps, il pourrait bien être enveloppé dans un corps de métal.

   Ce ne sont que des idées abstraites, qui fusent à une vitesse étourdissante et ricochent contre les parois de sa tête, mais une pensée concrète lui suggère que son esprit n'enregistre que partiellement ce que ses yeux ouverts voient. Il se frotte les paupières. Son cerveau daigne finalement lui renvoyer des bribes d'informations plus fiables : ce sont des lunettes de soleil, là, en train de flotter dans l'eau vaseuse qui clapote doucement dans la boite à gants ouverte. Devant lui, il y avait, il y a encore quelques minutes, un pare-brise.

   Il est dans une voiture. Elle est immobilisée dans un mètre d'eau.

   L'habitacle est faiblement éclairé par la loupiote qui vacille au-dessus de sa tête. Une poche fragile de lumière au milieu de l'obscurité. Il se trouve dans sa voiture à elle. Elle. Il tourne la tête vers la gauche, ils sont toujours tous les deux assis sur leur siège, la ceinture de sécurité maintient leur corps immergé jusqu'au torse.

   Il se souvient. L'autre voiture qui les a pris en chasse, le long de cette route de corniche qui surplombe la mer.

   Elle a les yeux grands ouverts, le regard statique, les traits crispés, la bouche figée et tordue en un cri muet, la tête qui repose contre la vitre, des mèches de cheveux collées au front, aux joues et à la nuque par le sang mêlé à l'eau salée. Il serre les poings, il tremble de peur, de désespoir, de froid, se mord la langue, pousse un cri qui le ramène une bonne fois à la vie-avec-la-pensée.

Elle a hurlé : «Bon sang, ils vont nous tuer ! Ça yest on meurt, bordel, on meurt !» Il y a eu les crissements de pneus, la collision contre la rambarde, qui a cédé d'un coup, la voiture qui a décollé, et il n'a plus entendu que le sifflement grave dû au frottement de l'air et le hurlement à vide du moteur. Puis le choc contre la rocaille et le fracas du pare-brise qui a explosé. En même temps que le claquement du véhicule déchirant la surface de l'eau. Et sous ses paupières fermées, le monde qui est devenu gris, dénué de contours. L'impression d'un flux et d'un reflux. Son corps ballotté par la houle.

   Il a dû s'évanouir juste quelques minutes. Il se demande pourquoi il ne panique pas totalement. Parce qu'il n'est pas encore tout à fait revenu dans le monde opaque des vivants. Il reste chevillé à cet inaltérable instinct de survie.

   À Elle, il lui ferme les yeux. Est-ce un geste qu'il a déjà fait ? Il lui paraît simple. Son corps se remet à fonctionner, tout du moins mécaniquement. Il défait la ceinture de sécurité et entreprend de sortir par le fenêtre. Il est happé par une vague et boit une première tasse. La nuit est aussi noire que l'eau, il se débat contre le courant, sa main réussit à accrocher une anfractuosité du rocher, il se hisse, son pied trouve un appui, il glisse, ses doigts lâchent prise, il pousse un cri de rage, son corps est projeté par une lame contre un rocher. Lorsque la mer ravale sa vague en tentant de le tirer à elle par les jambes, le flanc gauche de l'enfant retombe de tout son poids sur le rocher. D'un bond, il se met debout, il distingue maintenant les silhouettes des grosses pierres qui bordent le littoral. Il repère des points d'appui, escalade l'amas de ces blocs à la surface rugueuse, et il se retrouve sur le bord de la route. Cinq mètres plus bas, il peut comptempler la carcasse de la voiture à moitié immergée. Il se demande quels genres de poissons peuvent peupler une eau si noire, et s'ils vont dévorer par petites bouchées sa chair à Elle, si tendre et si douce. Il faut qu'il prévienne quelqu'un, il faut qu'il s'enfuie, qu'il se terre quelque part, en silence, et il faut qu'il cesse de trembler. Trop de choses contradictoires.

   Il se met à courir au milieu de la route. Il boite, il réalise qu'il a perdu une chaussure. Au-dessus de lui, il distingue les lignes pointues et torturées que dessinent les sommets des collines et des falaises, ses pans d'ombre et ses éclats gris, cette roche dont il trouvait, ce matin encore, la blancheur aussi éclatante qu'inquiétante. Son ombre à Lui, surgit et se contorsionne devant lui, elle devient vite monstrueuse. Les phares d'une voiture, dans son dos. Il se retourne et reconnaît la forme d'une Twingo. Il agite les bras, la voiture pile. Il grimace, il ne veut plus jamais, de sa vie, entendre des crissements de pneus.

  Il contourne le véhicule et s'approche de la fenêtre ouverte du conducteur. Un jeune homme au crane rasé, avec un piercing dans l'oreille, au motif doré représentant une tête de mort, est en train de l'insulter, le poing brandi, tandis qu'à sa droite, le passager, rit à gorge déployée, en agitant une bouteille de bière. La mouse s'échappe du goulot et se répand sur le pantalon de son copain. Celui-ci injurie maintenant son ami, qui, en geste d'apaisement, lui tend du bout des doigts cette cigarette qui est sûrement un joint, en poussant un éclat de rire encore plus bruyant.

   L'enfant les implore de l'emmener. Le chauffeur crache une autre insulte, passe la main dans son dos, derrière son siège, jusqu'à se tordre le bras pour ouvrir la porte arrière. Il les remercie, les supplie de rouler, de partir vite, les remercie encore, il parle d'Elle, dit qu'Elle est morte, mais les deux jeunes gens ne comprennent pas ce qu'il dit. Peu importe, il leur hurle de rouler plus vite, d'accélérer. Il s'apaise enfin en voyant les premières lumières de quelques rares habitations, il se tasse sur la banquette et il saisit le joint que le passager, toujours hilare, lui tend. Il tire une grosse bouffée, sa tête tourne immédiatement, il se sent mmieux. Le monde des vivant est définitivement opaque, c'est pour ça, rien que pour ça qu'il est vivable.

   Quant à Elle... Il faudra qu'elle patiente encore un peu dans son corps mort. Devant, les deux gars gesticulent dans tous les sens au rythme du disque de rap que l'un d'eux vient de glisser dans l'autoradio, ils chantent en chœur, leurs mains aux doigts maigres et longs dansent  dans l'espace, ils répètent inlassablement les mêmes hochements de tête, la bouche tordue en un rictus méchant, un coup à gauche, un coup à droite. Un balancement élégant, estime l'enfant. Ils ont l'air heureux, ces jeunes gens, dans cette Twingo, dans cette ville, dans ce pays. Il se sent pourtant lui-même si loin d'eux qu'il tire de plus en plus rageusement sur le pétard.

   Il s'en veut soudain de n'être qu'un gamin de douze ans.

   Où va-t-il leur demander de le déposer ? Il ne sait rien de cette ville entourée d'eau. Il n'y connaît personne. À part Lui.

   Elle savait où Le trouver, Elle avait noté son adresse sur son carnet, il n'a même pas pensé à prendre son sac à main. Heureusement, son nom à Lui, l'enfant le connaît par cœur, à force de le prononcer, à voix haute, comme le refrain d'une chanson triste. Peu avant l'accident, elle a dit : « On y est presque.».  Mais la Twingo roule en sens inverse, elle l'éloigne encore de Lui, l'Autre, mais il n'ose rien dire.

   Il lit un panneau : «Vieille Chapelle». Il distingue des terrasses de restaurants.

   La voiture est arrêtée au feu rouge. Il ouvre la portière et descend brusquement, il dit merci aux deux garçons, qui agitent la main en continuant à chanter. Ils sont défoncés.

   Il a un billet de vingt euros au fond de sa poche, qui doit être complètement détrempé. Largement de quoi acheter un sandwich et un coca. Puis il va essayer de l'appeler, Lui. S'il ne parvient pas à Le joindre, il dormira là où il pourra, il meurt de sommeil. Sur la plage qu'il a aperçue à gauche, peut-être à une centaine de mètres. Et demain, il partira à Sa recherche. Il faut qu'il Le retrouve, il a besoin de Lui, il n'est qu'un gamin, il ne pourra pas survivre longtemps tout seul dans les rues de cette ville qu'il ne connaît pas. Sans Elle. Sa chair certainement en train d'être dévorée par des poissons aux dents noires comme l'eau.

   Il faut d'abord qu'il parvienne à faire cesser ses pleurs.

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Dernière mise à jour de cette page le 06/05/2009