N O I R D I V A N
de
B e r n a r d V I T I E L L O
© Les Éditions DEMETER - 2009
13, rue de la Lionne 45000 Orléans
I.S.B.N. : 978-2-916548-36-4
Au lecteur
Ce roman est d'abord l'histoire d'une amitié indéfectible qui me lie depuis la fin des années 70 à Michel Bouilly, avocat, fin lettré et remarquable musicien. Ensemble, moi le Marseillais, lui le Parisien, nous avons élaboré la trame de «Noir Divan» ; et si j'en suis l'unique plume, une lumière fraternelle brûlait comme une lampe quand j'écrivais.
Inévitablement, le lecteur retrouvera ici une part de Michel dans Val, une part de moi dans Léo. Le plus difficile fut d'échapper au très dangereux état de schizophrénie : allez savoir pourquoi, le narrateur, c'est Val... alors que je suis l'autre, Léo !
Bernard Vitiello
À «Poupie», l'amour toujours dont je suis loup.
PROLOGUE
Vendredi 19 septembre 2003.
Par intervalle, le même bruit montait de la rue, assoudissant et haché ; presque douloureux. Tout allait trop fort et trop vite, le sang battait à ses tempes, il avait la nausée. Il se dit "je n'en reviendrai pas".
Patiemment, il avait assemblé les pièces du puzzle. Elles formaient une image nette, précise. Inéluctable.
"Je sais qu'elle sait..."
Collé au divan, sa tête enfoncée dans le coussin de velours ocre, il fixait un point invisible, et le plafond ne pesait pas plus que ça.
Dix ans à perdre pied, cinq à s'allonger ici deux fois par semaine, trois suivant l'urgence, le degré de la pente. Un film muet, des scènes au ralenti. Pire : les coupures, ces moments soustraits au temps qui vous tombent sur la nuque comme un bon gros paquet de sommeil. La mémoire et l'oubli... "Prouvez-moi que j'existe, vraiment, prouvez-le !"
"Nous en resterons là pour aujourd'hui."
La voix arrivait de derrière.
Il perçut le petit choc sec... Une part de lui-même filtrait dans le carnet relié cuir qu'elle tenait en équilibre sur ses genoux croisés.
"On se revoit mardi."
Mardi... C'était loin, si loin. Une feuille déjà envolée du calendrier, et toutes les autres après. L'éphéméride avait grillé avec ses neurones. Il aurait aussi bien pu briser les miroirs, vider l'eau de citernes, se crever les yeux. Plus une larme de rien, pas le moindre atome.
D'une poche, il tira quatre billets - jamais de chèque, toujours du liquide, c'était la règle. Il posa les billets sur la table en hêtre, boutonna son veston. Ses paumes étaient moites, il avait des bouffées de chaleur.
"Elle sait que je sais..."
Il frissonna, irrésolu, indécis... "Je n'y arriverai pas."
Et contre toute attente, il y eut un son feutré, le frottement des semelles sur la moquette rase.
Elle hésita un instant, puis se leva. Elle contourna la table, mais il lui barrait la route ; un géant, une montagne... Des particules en suspension avaient ouvert le bal, une danse de mort silencieuse. Elle étouffa un cri ; du visage, il ne restait plus qu'une bouche d'ombre. La fin du voyage n'est pas un tunnel éblouissant.
Elle entendit claquer des gants chirurgicaux.
"Qu'est-ce que..."
Il pensa "désolé, ma belle, on ne change pas ce qui est écrit".
Ça ne prit qu'une poignée de secondes. Ou l'éternité. Un flacon jaillit entre ses doigts, l'ongle du pouce gauche fit sauter le bouchon, libérant le liquide ; une chose froide, translucide.
Quand il pressa le tampon, elle eut juste la sensation fulgurante d'un éclair blanc. Et ce fut la chute dans le vide.
Plus un bruit, plus un souffle. L'homme glisse jusqu'au divan, attrape le coussin, revient sur ses pas...
Baignée de lumière, elle gisait sur le dos comme une poupée de chiffon, les pieds tournés vers le mur. Au dessus d'elle, le pinceau des rampes halogènes balayait de grands collages ; ils étaient rehaussés par des cadres lourds et dorés. L'œuvre de toute une vie.
*
Un vent d'est soufflait maintenant, charriant d'épais nuages. Partout les coupoles grises, l'eau glauque et les péniches luisantes renvoyaient un flottement sourd plus sale que l'aphalte.
Paris suffoquait, des cous fiévreux se tendaient, guettant la pluie.
Il errait au milieu de la foule, parmi les corps tranquilles et d'aplomb, croisant des visages anonymes, indifférents. Les idées se bousculaient... " Je suis en queue de piste, sous la ligne d'horizon. Dieu me pardonne, qu'il nous pardonne tous !"
Brusquement, il quitta les quais de la Seine par l'Alma et s'évanouit dans un dédale de ruelles.
*
Le crépuscule était passé comme une éclipse, déjà la nuit mordait les toits. Sur la table de chevet, une pendule, trois livres qu'il ne finirait pas, et à côté de la pendule une lampe ; sa lumière têtue éclaboussait le marbre.
Il éteignit...
Cela avait commencé un samedi. Peut-être le dimanche. Un écran plat, des objets sans relief. Il longe un couloir, les parois reculent. Il s'arrête, et les parois se figent. Puis elles se resserrent derrière lui quand il repart.
Longtemps après, il échouait devant cette plaque de cuivre... Le docteur de l'âme. Elle avait de fines taches de rousseur sur les joues et les mains, ses cheveux fauves réchauffaient le regard bleu plus transparent et froid que la glace. Il notait soigneusement les rendez-vous, le jour, l'heure ; comme un jeune homme. Il ne se croyait pas sauvé mais elle avait ouvert une voie. Et il venait de la tuer... "Si seulement c'était une chimère, un cauchemar. On dort, on rêve, j'ai dormi, je me réveille."
Dehors, la nuit avait tout embourbé. Masse monstrueuse, elle absorbait les murs, les gouttières, les trottoirs. Assis au bord du lit, il pouvait la voir à en devenir aveugle. Et soudain, la foudre déchiqueta l'espace tournoyant. La nuit partait en lambeaux, il allait rentrer dans le néant, son bout de route s'achevait.
Il s'arracha du lit, bondit vers la fenêtre.
Des éclats de verre accompagnaient sa chute. Il tombait, un goût de sang dans la bouche, l'air frais sifflait à ses oreilles.
Avant de s'écraser, il eut ce sursaut de vie qui s'était refusé à lui ; un hurlement de mort terriblement humain.
Alors, les lourds nuages libérèrent un torrent de pluie.
L'eau noyait toutes les peines, elle emportait les regrets, des milliers de ruisseaux diluaient la couleur pourpre qui sortait de son crâne.
Extrait du chapitre 16
Il me fallut une grosse heure pour éplucher le dossier Sébastian. J'avais noirci huit pages de notes concises, que j'agrafai avec les pièces had hoc.
Ensuite, je tressai un compliment à l'attention de Géraldine, soulignant qu'elle était "une perle", mais que les cimetières grouillaient de gens irremplaçables et qu'elle devait lever le pied, "ordre de la Faculté". Je savais que le remède serait pire que le mal. Surtout que demain je risquais encore de louper la classe. Je savais aussi qu'il n'existait pas de miaou miaou sans ses feulements, un vieux code de complicité.
Je paraphai, puis j'appelai un taxi.
*
Je me fis déposer à deux pâtés de maisons de chez moi.
La rue était déserte, mon estomac gargouillait. Heureusement, Slimane l'épicier du coin, avait l'excellente idée de rester ouvert une partie de la nuit. J'achetai des riavolis frais, de la sauce pesto rosso, une quille de bordeaux et des biscuits pur beurre.
"P'tain, chahuta Slimane, zobi li rigim'...
- Gonfle pas, j'ai tapé ramadan ce midi !"
La bouffe dans une poche, je changeai de trottoir.
Des lumières bleutées gigotaient aux fenêtres. Tous les pingouins mâles adultes se chauffaient les fesses, ils maquaient sûrement des filles de rêves. Ensemble, hommes et femmes croquaient leurs petites gâteries ; les mômes seraient bientôt couchés, un jour ils serviraient de bâton de vieillesse. Pendant la pause pub chacun irait pisser et on reformerait le cercle. Ce devait être ça, un foyer. Je songeais que ma vie avait besoin de grandes résolutions, quand je me sentis soulevé de dix bons centimètres et projeté sous un porche. J'atterris à plat ventre, mon front cogna une surface dure et froide.
Je remuai la tête, aspirai une goulée d'air.
Il y eu des craquements de chevilles, un bruit de semelles qui ripent. Et plus rien. Le gars connaissait son business, il ne se magnait pas.
Je pliai les genoux, libérai mes bras, poussai... Vaille que vaille, j'étais debout. Je titubai, le crâne éclaté comme une pastèque. Cette fois, il ne me laissa pas le temps de dire ouf : le type m'avait pris en écharpe, broyant mes épaules, écrasant mon diaphragme. Instinctivement, je balançai les coudes derrière moi ; il grogna, relâcha légèrement la pression et j'enchaînai une série de coup rapides.
Cet aimable intermède l'avait contrarié. Il m'envoya dinguer avec une force de taureau. Je rebondis contre un mur.
Mes ongles griffaient le plâtre, je cherchais un relief, un appui. Peine perdue... L'arête de sa grolle me scia par le milieu. Je tombai sur les rotules, mes reins n'étaient qu'une bouillie de chair. Je compris que je ne tiendrais pas jusqu'au gong, qu'il n'y aurait pas de second round. Un truc me chagrinait : il pouvait se donner du plaisir, je l'avais toujours sur le dos. Je basculai de côté, amorçai un demi-tour... Le mec portait une cagoule. Il se tenait au-dessus de moi, immobile et pesant, un tas de viande paré pour la boucherie. À une nuance près... C'était bibi qu'on menait à l'abattoir. Il s'inclina, empoigna les revers de ma veste. J'entendis une voix rauque articuler :
"Premier et dernier avertissement..."
L'ultime chose qui me traversa l'esprit fut que je ne creverais pas d'une balle dans la nuque. En tous cas, pas ce soir.
*
Lentement j'ouvre un œil, puis l'autre, ne sachant plus le pourquoi du comment, ni où je suis. Des remontées acides irritent ma gorge. Je pense : on m'a charcuté, et je me réveille sur une table d'hosto, gavé d'antalgiques, avec seulement une putain d'envie de gerber...
J'ai dû replonger... Combien ? Cinq minutes ? Dix minutes ? Ne pas bouger; si je bouge, j'ai mal. Ils ont ressoudé les morceaux, peut-être même bricolé profond... Je tousse, mes cordes vocales aboient un son caverneux.
J'ai appelé, et personne n'est venu. Maintenant, ça secoue. Je déplace le regard : il n'y a pas de perf', pas de monitoring. Je suis où, merde ?! Je referme les yeux... Les mots tracent leur chemin, des images privées de sens défilent. Et, brusquement, un ovale sombre perçé de trous flotte à la périphérie de ma mémoire. Le masque descend en spirale, il se rapproche... On dirait du tissu... De la laine ; une laine épaisse, et côtelée...
La cagoule !
*
Vissé au lavabo, je faisais l'état des lieux. Et ce que je voyais dans la glace aurait inspiré Spielberg pour une version trash de l'Odyssée tellement j'étais le m'sieur Cyclope idéal : plein front, j'arborais un superbe, un énorme bleu, des gouttelettes de sang perlaient. Sans parler des élancements.
Je désinfectai les bords avant d'appliquer un coton d'arnica.
Mais le plus spectaculaire n'était pas le plus douloureux...
Fantômas m'avait décoché un atémi à la base du cou, ça n'arrangeait pas cette foutue migraine. Je retroussai les pans de ma chemise : une bande violacée marbrait mes reins. J'avalai trois cachets d'aspirine et quittai la salle de bains, courbé comme un vieillard.
J'avais réussi à me traîner, seul, kusqu'à la casbah, j'étais entier. Et vivant. Maigre consolation... Je claquais des dents. À cause de la douleur ; et parce que rétroactivement je crevais de trouille. L'urgence, c'était un whisky. J'aviserai après.
Tout bien considéré, l'urgence, c'était également de contacter le Rital. Je terminai mon verre et décrochai le combiné...
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