L'œil postiche
de la statue kongo
de
Anne-Christine TINEL
© Editions Elyzad, 2009
4, rue d'Alger 1000 Tunis
ISBN : 978-9973-58-022-1
www.elyzad.com
du même auteur
Tunis, par hasard Elyzad, 2008
www.anne-christine-tinel.com
à ma voisine de trèfle
à Vincent
Avec une clé changeante
tu ouvres la maison,
dans laquelle tournoie
la neige des choses tues
Et au gré du sang, qui sourd
des yeux ou de la bouche
ou de l'oreille,
ta clé change.
PAUL CELAN
5
Ce visage qu'ont les morts.
mercredi
Vers cinq heures, quand Odette et moi nous sommes entrées dans la maison de ma grand-mère, comme tous les mercredis, pour la petite visite, ça ne sentait pas le macchabée, mais la brioche. Histoire de faire diversion, une dernière fois.
La brioche, Odette n'y a pas touché, évidemment. Odette, je dis Odette, mais c'est ma mère.
Comme si j'allais trouver la fève, c'est moi qui l'ai mangée la brioche, toute seule, entière, exquise, à m'en faire péter la panse. Rien trouvé.
Elle l'avait fait pour nous, ce putain de gâteau.
Il faut respecter la volonté des disparus.
*
Nuit de mercredi à jeudi.
Collée contre Antoine. Trop chaud. Besoin de transpirer. De cet excès-là.
Je ne suis pas triste.
Quatre-vingt-treize ans, un bon âge pour mourir.
N'arrête pas de me représenter ce qu'a pu être sa dernière journée.
Début d'après-midi ; il y a du vent derrière la fenêtre ; allumer le four ; farine ; beurre ; œufs ; sucre ; levure ; graines de pavot. Battre, longtemps.
Mettre au four.
Puis.
Je revois ce geste. Le même. Toujours le même.
Elle essuie ses mains après son tablier qu'elle vient de détacher, de poser sur une chaise dans la cuisine ;
c'est après ce geste. L'odeur n'a pas encore gonflé dans la maison.
C'est après.
Qu'elle est allée se coucher sur son lit pour mourir tranquillement.
Ce visage qu'ont les morts. La manière surtout. La manière des morts.
*
6
Bouddha en méditation ;
ovaires ; funérailles.
L'enterrement. C'est fait.
Incinérée, selon sa volonté. Ne pas pourrir.
Rien de spécial. Que je puisse dire.
*
J'ai rencontré Lucie Clos.
À l'instant où je l'ai vue, les mots qui me sont venus à l'esprit : « Cette femme est une femme sans ombre », sans que je puisse saisir exactement le sens de cette déclaration. Lucie ou la femme sans ombre. C'est le titre d'une nouvelle de Michel Tournier que j'ai lue le mois dernier.
Jusqu'ici quand il s'agit d'évoquer la soirée de son entrevue avec Emma B., elle se place dans une passivité, comme en une espèce de cocon luminescent. Elle refuse d'aborder la question « Emma B. ». Ce refus n'a rien d'hystérique ; de tragique, ni même de simplement démonstratif ; elle se tait, c'est tout ; elle a l'air de s'absenter en esprit. Elle m'a fait penser à ces représentations de Bouddha en méditation, offrant une sorte de présence retranchée.
Ce qui accroche quand on la regarde, c'est sa peau. Une blancheur qui semble attester de son prénom. Ces cils sont presque transparents, tandis que j'étais en face d'elle et que je l'écoutais parler, j'avais l'impression de l'avoir déjà vue. En fait elle m'évoquait l'androgyne du Satiricon de Fellini, qu'il faut coûte que coûte protéger de la lumière solaire.
De Lucie Clos émane une luminosité froide, sans aspérités ; en deux dimensions, incapable de comprendre, comme le ferait la lumière du jour, les lames abruptes des ombres.
Elle dégage une tranquillité, ses yeux gris sont immobiles. On ne sait pas ce qu'ils pensent. Peut-être que ce qui la rend différente des quatre-vingt-dix-neuf pour cent des accusés qui se prétendent innocents, c'est qu'elle ne semble ni abattue ni révoltée, elle refuse de se défendre.
Pas dénué d'étrangeté.
Se prétendre innocent, tout en se montrant désireux d'endosser l'entière culpabilité de l'acte qu'on n'aurait pas commis.
Aider les yeux.
À ne plus regarder Lucie Clos.
*
Une impression qui s'est déposée en moi à mon insu me revient en boomerang.
À presque cinq mois de grossesse, mon ventre ne passe plus inaperçu. Surtout que ces derniers temps j'ai pris pas mal de kilos. Avec une femme enceinte, les gens se permettent des privautés qu'ils ne s'autorisent pas en temps ordinaire : la vue d'un ventre arrondi par la maternité a le don de faire fleurir de but en blanc, sur un morceau de trottoir, des confidences intimes. Il y en a même qui me plaquent tout de go la main sur le nombril. Tout le monde ne s'avise pas de me tripoter le ventre, loin s'en faut, heureusement. Mais personne ne fait abstraction de sa présence, et toujours le regard, ne serait-ce que dans un battement imperceptible, capte cet aspect de ma situation.
Or, avec Lucie Clos, rien de cela n'a eu lieu. Oblitérée, ma grossesse.
Pas d'importance particulière, mais une impression
curieuse
m'en est restée.
*
Tandis que j'écris la nuit empiète sur ma fenêtre.
Je n'ai d'abord rien pu tirer d'elle. Elle a fini par se prêter au récit de sa vie, quand elle a compris que je n'étais pas avocate, que je devais seulement faire son portrait ; ça va me laisser la possibilité de commencer mon rapport.
À l'entendre, une vie banale, sans histoires. Elle a grandi dans un immeuble des années soixante à Villeurbanne, chez ses parents ; Papa rentrait tard, à table il racontait toujours des anecdotes qui traitaient d'ovaires et d'échographie. La mère de Lucie n'a jamais travaillé, elle est engagée dans des œuvres de bienfaisance ; elle visite des malades et des personnes âgées seules. Il y en a une, notamment, qui l'appelait toutes les semaines pour vérifier qu'elle lui avait bien confié les deux cassettes, pour sa messe de funérailles. Elle pensait que deux cassettes, c'était plus pratique qu'une seule, une pour le chant d'entrée, une pour le final, pas besoin de rembobiner au cours de la célébration. Ses parents sont lyonnais, depuis plusieurs générations. Habiter Villeurbanne a pu être ressenti par certaines branches de la famille comme une lubie exotique, une marque d'émancipation de mauvais goût... Ils ont fini par se rallier au clan, sur le tard, ils se sont rapatriés en centre-ville, ça fait maintenant quelques années.
Lucie est fille unique. Son parcours scolaire est régulier, sans incident remarquable : elle a fait son petit chemin de l'école primaire au collège, puis au lycée de Villeurbanne ; elle s'est inscrite à Lyon II en lettres modernes afin de préparer le concours de bibliothécaire, qu'elle a réussi du premier coup. Elle a un poste dans le troisième arrondissement. J'ai noté le nom de sa supérieure hiérarchique, celui de quelques collègues, que je pourrai interroger. Apparemment elle aime son métier ; elle travaille dans les écoles de quartiers. On fait venir des auteurs ; l'an dernier j'ai invité Hélène Riff, elle a écrit Le jour où papa a tué sa vieille tante, vous connaissez ? Cette fille a le don de transformer un escargot, un trombone, un bouton en récits...
En parlant, son visage s'est animé, il a perdu de sa transparence, il a gagné en nacre.
Quand j'ai voulu savoir comment elle vivait l'expérience de se retrouver en prison, elle s'est de nouveau fermée poliment. Autant, elle parle volontiers, elle se rétracte dès qu'il s'agit de sa situation présente.
Finit par prononcer cette phrase : « C'est tellement humiliant... »
Tout compte fait, je n'ai pas eu l'impression que sa réticence à parler venait, comme c'est presque toujours le cas, d'une méfiance à l'égard de ma personne ou de ma fonction. Non, plutôt une simple rétention.
Je triture le post-it collé au rebord de mon écran, qui me rappelle depuis une dizaine de jours que je ne dois pas oublier d'acheter à la pharmacie de l'huile d'amande douce afin de masser mon ventre qui commence à se tendre.
Lucie Clos ne m'a pas parlé de son ex-mari ; moi-même, je ne l'ai pas interrogée sur les circonstances de leur rencontre, sur leur vie de couple. La prochaine fois.
Le post-it fait maintenant une boulette lépreuse sur mon bureau. Je songe que certains jours, il est simple d'exister : les gestes et les pensées s'enchaînent dans une évidence qu'on s'imagine être celle de l'enfance. D'autres jours, le chemin qui mène à ces moments de bonheur pur est laborieux, l'instant se couvre d'une écorce invisible, interdit l'accès à l'évidence.
Ce soir, dans la solitude de ma maison Antoine, les mains d'Antoine, la tendresse d'Antoine, tardent à renter.
Le visage de Lucie Clos s'estompe.
Dans mon esprit se développe l'odeur tendre de ma grand-mère, cliquetant jour et nuit de tous ses bracelets, quelque fût l'heure du jour ou de la nuit.
Quand je restais dormir dans sa maison, et qu'éveillée au milieu de la nuit par la respiration des tentures de la chambre où j'avais un lit, je l'appelais à mon secours, c'était un émerveillement, au cœur du cauchemar, que l'apparition de ma grand-mère en chemise de nuit : si son chignon dénoué me la rendait un peu étrangère, la musique de ses bijoux m'arrivant avant son image depuis la porte entrebâillée, attestait que c'était bien là ma grand-mère, en sa version nocturne, certes un peu différente de la version du jour, cette femme aux cheveux libres venue chasser les démons de mes nuits.
*
Il n'y a pas de deuil. À peine interruption de la présence.
*
Tandis que je finis de réduire huile d'amande douce en piètres boulettes, la mémoire.
*
Raconter
Les bains dans la Saône ; sensation des algues entre mes jambes : la frontière entre plaisir et dégoût
intéressante
il fait chaud
des couleuvres scintillent dans le courant
sur la berge les communistes ; ma grand-mère est au milieu d'eux
moi je construis des petits ports où mouillent des pétales
où est ma mère
Elsa Triolet, Lyon, la zone sud, la Drôme
c'est une très vieille histoire
moi je construis des petits ports où mouillent des pétales
mais
les enfants ont les oreilles qui traînent
le communisme
toujours le communisme
toute la journée,
été comme hiver
de la cave au grenier
dedans dehors
au pied du tabouret de la vieille Singer
lassant à force, surtout quand elle s'est mise à radoter, vous persuader pourquoi de sa
légitimité en matière de camaraderie
on le sait mamie
que tu es communiste
moi je construis de petits ports où mouillent des pétales
*
Aucun commentaire